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08/05/2023

PRINCESSE, DRAGON ET AUTRES SALADES de Marie Vaudescal et Magali Le Huche

 Aujourd'hui je vous propose de dépoussiérer nos contes de fées classiques avec une princesse haute en couleur. 

Voici un petit roman pour enfants à partir de 8 ans (les ados quoi!) drôle et original. Et j'en suis assez contente car souvent pour les jeunes lecteurs les histoires ne sont pas folichonnes donc ça fait bien plaisir une petite pépite de temps à autre. Cette merveille vous est offerte par le fantastique duo Marie Vaudescal et Magali Le Huche, les deux ont un humour décalé qui fait mouche. Sortez les trompettes voici Princesse, Dragon et autres salades

Notre histoire commence dans le royaume de Vavassava avec une princesse qui a failli s'appeler Carole mais au moment de l'annonce son père a bafouillé et la transformé en salade. Ainsi née notre héroïne Scarole. 

La tradition veut que pour leur 15 ans les princesses se fassent enlever par un dragon puis délivrer par un prince qui les épousera. Mais Scarole à 15 ans passés et malgré de longs mois d'attente aucun dragon à l'horizon. Qu'à cela ne tienne, notre salade au fort caractère décide d'organiser elle-même son enlèvement et d'aller régler ses comptes avec la cheminée ambulante qui n'a pas daigné la capturer. Et surtout, grâce à ses manigances obtenir enfin son courageux prince et son mariage royal. Elle ne laisse rien au hasard : elle écrit une lettre qui annonce son enlèvement et à quel point elle est merveilleuse, le tout signé de la griffe d'un dragon...évidemment !  Elle a pris toutes ses affaires, sans oublier ses verres à limonade. Et surtout elle part avec toute sa troupe : trois serviteurs, Faribola sa femme de chambre et un gnome son souffre-douleur personnel. 

Quand ses parents prennent connaissance de cette enflammée missive, ils sont... soulagés ! Ils s'écrient " C'est inouï, je veux dire, je pensais que ça n'arriverait jamais ! J'imaginais qu'avec son sale caractère, elle nous resterait sur les bras toute la vie !" Merci papa ! D'ailleurs ni une ni deux, ils sont tellement contents de se débarrasser de leur teigne qu'ils commencent à organiser le mariage. Sauf qu'il y a un problème majeur : aucun prince ne veut délivrer cette princesse et encore moins l'épouser ! Ni le prince Clips et ses grandes oreilles, ni le prince Linote et sa collection de fontaines et encore moins le prince Calmant qui préfère carrément mourir ! (Toujours plus !) Ils sont tous bien d'accord pour dire que c'est une vraie peste.

D'ailleurs, sa réputation l'a également précédée auprès du dragon qui ne prend même pas la peine de la recevoir. Il lui envoie son grand intendant pour la dégager !

Après cette débâcle TOATLE la princesse va faire une grande remise en question. Veut-elle vraiment d'un prince ou d'un mariage ? N'aurait-elle pas été adoptée ? Elle va même découvrir que sa fine équipe, quand elle ne leur crie pas dessus est plutôt sympathique, surtout le gnome. Et qu'ils l'acceptent tous comme elle est. Même avec ses petites taches oranges qui la complexent et qui sont dues à une orangite infantile et une trop grande consommation de bonbons au gingembre. Elle va découvrir que chacun a des rêves et des espoirs, surtout le gnome. 

Elle décide alors de tracer son propre chemin. Et si finalement elle ne voulait pas être une salade princière en attente d'épousailles, mais plutôt Scarole l'aventurière, libre et sauvage. Et peut-être que sans trop la chercher elle trouvera quand même son âme-sœur, un écureuil... ou un gnome !

Alors convaincu ? Y a une petite vibe Saumone que j'aime bien. Bon moi je vais régler mes compte avec un dragon et je vous laisse apprécier cette pépite !

J'ai présenté ce roman dans l'émission Les Sales Mômes sur Divergence Fm pour écouter c'est pas là => 📻

Signé :

28/12/2020

FILLE de Camille Laurens

Il est assez difficile, je trouve, de parler des livres que l'on aime. Parce qu'il s'agit tout à la fois d'être juste et de donner envie.
Les livres que j'aime sont ceux qui me permettent de quitter la surface de la terre, ou alors, je crois ceux qui permettent de comprendre des éléments qui m'appartiennent au travers d'un prisme ou d'une lumière différents des miens.

Fille de Camille Laurens fut une chambre d'écho phénoménale, et sera une lecture qui ne quitte plus, une lecture qui marque, une de celle qui reste.

Et pourtant tout cela n'est que fiction. Et pourtant combien serons-nous à nous reconnaitre si clairement dans cette fiction ? 
Le labyrinthe. Le vertige. La fiction. La réalité. Tout est Laurens.
Camille Laurens a construit sa bibliographie en deux temps. Le second portant l'étiquette littéraire "autofiction". Je pose ça là.

Dans Fille, en utilisant l'apostrophe "tu" elle va s'adresser tout à la fois à nous toutes, et puis à elle. Se raconter elle, à une distance qui va devenir un amplificateur pour nous toutes. 
En trois parties elle va balayer nos vies, sur trois générations. La grand-mère, la mère et la fille. La France des années 60 à aujourd'hui. Et le sort qu'elle réserve à ses filles, et la place qu'elle leur laisse, cette société. Et la place des hommes assis sur leurs privilèges absolument pas prêts à y renoncer (qui le serait ?)

Pas une ligne, pas un interligne de pathos. Du juste, des faits. Un regard acéré. Sur la langue, celle qui nous est réservée, sur les actes, ceux qui nous sont réservés, sur leurs conséquences et enfin et bien sûr, on en arrive à ce "on se lève, on gueule et on se casse" (que l'on se finirait presque par se faire tatouer, oui, c'est vrai, merci Adèle.)

On croirait entendre nos mères, si elles savaient manier la langue comme Camille Laurens, on croirait regarder nos grands-mères, on croirait continuer de ne pas comprendre nos pères, ni même nos grands-pères. Ça résonne fort très fort et ça libère, tout aussi fort. C'est urgent de comprendre, de réaliser, d'approcher de si prés que nous sommes légions. 
L'écriture et le rythme du récit sont tendus, intelligents, brillants. Certaines phrases comme des fulgurances, et on relit la phrase encore, mais oui, mais c'est bien sûr. C'est juste. Et qui suis-je pour déclarer cela ? 

Je suis juste une fille, nom féminin (et ça suffit amplement)

1. Personne de sexe féminin considérée par rapport à son père, sa mère

2. Enfant de sexe féminin

3 (Vieilli). Femme non mariée

4. Prostituée


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04/10/2017

CHÈRE IJEAWELE, OU UN MANIFESTE POUR UNE EDUCATION FÉMINISTE de Chimamanda Ngozi Adichie

Voici un petit livre (à peine 80 pages), une longue lettre, à mettre entre toutes les mains.

"Il suffit d'une personne pour faire que les choses changent."

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe de Chimamanda Ngozi Adichie (vous la connaissez sûrement elle a écrit le très bon Americanah) est une lettre que l'auteure adresse à son amie qui lui demande comment élever sa fille de manière féministe. Cette demande a poussé l'auteure à se questionner sur le sujet et à nous livrer ce petit manifeste, qui, je l'espère, vous fera aussi réfléchir (mais pour ça il faut le lire bien sür).

" Je suis convaincue de l'urgence morale de nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l'égard des femmes et des hommes."

Pour avouer la vraie vérité au début j'étais un peu déçue. Une de mes amies m'a vivement recommandé ce livre en me disant qu'elle l'offrait à toutes ses amies et qu'il fallait que je le lise. Donc je m'attendais à un truc de fou, de l'inédit, qui me foutrait par terre... Et... Non. Elle énonce plutôt des choses qui me semblent être du bon sens. Mais elle écrit très bien, ça respire la bienveillance, une petite pointe d'ironie et d'humour, donc une texte agréable à lire. Mais je suis toujours debout, pas de cailloux dans la gorge, pas d'envie de tout casser. Puis, j'ai rebranché mon cerveau. J'ai d'abord pensé : elle parle de l'Afrique alors effectivement tout ça n'est peut-être pas du bon sens et ça mérite d'être dit. Puis je l'ai rebranché dans le bon sens et j'ai commencé à réfléchir à ma famille, mes amis, la société en générale (grosse réflexion) et finalement à moi-même. Cela me semble être de bon sens mais... ça se passe comme ça dehors.


GROSSE PRISE DE CONSCIENCE : y a des gens qui sont cons ! (ouais je sais c'est fou, je croyais que ça avait disparu). Ils pensent que les femmes n'ont pas d'âme, ne méritent pas le même salaire qu'un homme (un vrai), doivent se marier et faire des enfants (sinon elles ont raté leur vie), s'habiller en rose (si elles mettent du bleu elles pourraient devenir lesbiennes ou même des hommes), jouer avec des poupées (même raison que précédemment), être gentille et agréable. Les pauvres...


Heureusement Mme Adichie arrive avec ses 15 suggestions pour remettre le monde à l'endroit. La dame n'en est pas à son coup d'essai, elle a déjà écrit Nous sommes toutes féministes, donc son amie a bien eu raison de lui demander conseil. Elle parle beaucoup des stéréotypes, et de comme il est important de les combattre, d'être ouvert d'esprit tout en étant plein et entier. D'avoir ses opinions sans chercher à plaire et oui, on a le droit de dire NON.
"Voici ce qui devrait être ton postulat féministe de base: je compte. Je compte autant. Pas « à condition que ». Pas « tant que ». Je compte autant. Un point c'est tout."

Pour conclure les images parlent mieux que les mots :



  Signé :                  

10/03/2017

LE DIMANCHE DES MERES de Graham Swift

Un dimanche particulier...

30 mars 1924. Les familles de la haute société anglaise donnent congé à leurs domestiques le temps d’une journée afin qu’ils puissent rendre visite à leurs mères. C’est le traditionnel dimanche des mères.

Jane Fairchild est une jeune femme de chambre. Elle est aussi orpheline.

Libérée de toute obligation, c’est son amant, Paul, fils de bonne famille et promis à un mariage imminent, qu’elle va rejoindre. Il lui a demandé de le retrouver dans la demeure familiale désertée en cette journée ensoleillée. Pour ce qui ressemble à un ultime rendez-vous.

Il y a quelques temps de ça, quand un libraire bien inspiré me conseilla une lecture dont je ne connaissais ni l’auteur ni le titre, j’acceptais le conseil et le livre bien poliment, tout en sachant que je disposais déjà d’une bonne dizaine d’ouvrages qui m’attendait sur mon chevet. Et que ce volume de plus risquait fort de ne pas être ouvert.

Que voulez-vous ? Une vie ne nous suffira pas – en tous cas pas à moi - pour lire tous ces livres qui nous tendent leurs pages. J’oubliais donc le livre.

Mais, est-ce le temps faisant son œuvre, l’illustration de couverture, ou la voix du libraire qui me revenait (« j’aimerais bien connaître ton avis ») ? Je ne sais pas, mais il ne me fallut pas si longtemps pour que je succombe. A l’envie d’ouvrir le livre. Et à celle de donner mon avis.

Pour ma première chronique dans Le Triangle Masqué, j’ai donc décidé de me mettre à l’heure anglaise. Mais nul besoin d’attendre le tea time, de sortir la porcelaine, ou de m’exercer à adopter un (stupid) british accent.
Le dimanche des mères de Graham Swift m’a transportée le temps d’une journée, ou plus précisément d’une après midi - comme dans le livre - dans la haute société de l’Angleterre des années 20, ses codes et ses décors.

C’est un roman d’une grande sensualité. On entre dès le début dans la chambre où se retrouvent ces amants secrets. Et quelle chambre ! C’est celle de Paul, amant de Jane de longue date. C’est pour elle un endroit mystérieux car c’est la première fois qu’il l’invite à y entrer. C’est une pièce empreinte d’une aristocratie toute intimidante pour la jeune bonne qu’elle est. A moins que…Jane ne soit pas si intimidée que ça.
Cette histoire, à défaut de casser les codes, les remue. Le plus libre des deux n’est pas celui que l’on croit, on s’en rend vite compte. Elle me fait ensuite penser à une échappée belle et, plus que la sensualité, c’est d’avantage la notion de liberté qui me vient pour en qualifier l’esprit. Liberté d’une héroïne qui fait de sa condition d’orpheline une véritable chance. Ne dit-elle pas : « Comment peut-on devenir quelqu’un si l’on n’a pas d’abord été personne ? » C’est enfin un témoignage d’amour à la lecture, à sa force et à son pouvoir. Le pouvoir de changer une vie. Ce changement commence pour Jane le dimanche des mères.

Je conseille ce roman à tous ceux qui : ont envie de dévaler les sentiers de la campagne anglaise à vélo. Ont toujours rêvé de déambuler nus dans la vaste demeure de leurs riches voisins. Aux hommes qui rêvent d’être des femmes libres. Aux femmes qui rêvent d’en être aussi. A celles qui le sont déjà. Et à tous ceux qui comme moi se félicitent de connaître des libraires de bons conseils.

Signé : La Tangente   

06/10/2016

CULOTTEES de Pénélope Bagieu

GROS coup de cœur pour la BD Culottées des femmes qui ne font que ce qu'elles veulent de Pénélope Bagieu éditée chez Gallimard. Portraits hauts en couleurs de  15 femmes extraordinaires et pourtant peu connues. Déjà 2 tomes de parus et on en redemande !
Comment ne pas être touchée par ses héroïnes du quotidien. Des femmes d'hier et d'aujourd'hui qui savent ce qu'elles veulent et surtout qui se donnent les moyens de l'obtenir. Et ça... peu importe l'époque ça dérange ! Je ne vais pas vous dire que tout se termine bien pour ces sacrées bonnes-femmes, certaines vécurent presque 100 ans heureuses, libres et épanouies, d'autres ont fini au fond d'un ravin avant leurs 40 ans et d'autres encore sont toujours en vie et continuent de mener leur combat. Vous trouverez une vaste galerie de femmes : des guerrières, des meneuses, des artistes, des scientifiques, des originales, des courageuses, des généreuses, des passionnées, des femmes qui créent leur propre destin.

Ces courts portraits (3 ou 4 pages) résument succinctement l'enfance et les actions notables de  ces dames, donnant une folle envie d'en savoir plus sur chacune d'entre elles. D'ailleurs à chaque fois que je lisais un des portraits j'allais ensuite chercher des informations, des photos pour en savoir plus. Et pour celles que j'ai pu voir en photo (bizarrement aucune photo de l'impératrice chinoise du Ier siècle... c'est fou quand même !), je trouve que Pénélope Bagieu a admirablement bien croqué leurs traits et leurs singularités.
Chaque portrait se conclut par une très belle double page colorée qui détonne avec le style habituel de l'artiste et qui ajoute un charme certain à cette BD qui en est déjà rempli.
Voilà pour ceux qui avaient encore des doutes sur le talent de Pénélope Bagieu (et qui n'avaient donc pas lu sa dernière BD California Dreamin'), non ce n'est pas qu'une blogueuse qui raconte sa vie ou qui fait que des BD pour filles. BIM !

Je discuterai bien avec certaines de ses grandes dames autour d'un verre ou d'une tasse de thé !

Les culottées vont être adaptées en une série d'animation,30 épisodes de 3min, diffusée sur France 5. Affaire à suivre !


Signé : 

05/06/2016

CE QU'ILS N'ONT PAS PU NOUS PRENDRE et LE SEL DE NOS LARMES de Ruta Sepetys

Avant de commencer, vous pouvez déjà sortir les mouchoirs, ça va pleurer dans les chaumières ! Je vais vous présenter deux GROSSES claques, des romans pour ados à mettre en toutes les mains.

L'auteure, Ruta Sepetys, explique magnifiquement pourquoi elle écrit des romans historiques : "Si les romans historiques éveillent votre intérêt, allez à la recherche des faits, des souvenirs, des témoignages personnels, engrangez tous les matériaux disponibles. C'est sur cette base que repose la fiction historique. Une fois les survivants disparus, il ne faut pas laisser la vérité disparaître avec eux. S'il vous plaît, donnez-leur une voix" BIM ! Pour chacun de ses livres elle fait énormément de recherches, elle va à la rencontre des rescapés, des acteurs de l'Histoire. Ce qui permet de rendre plus réaliste ses fictions historiques et les sentiments de chaque personnage, nous touchant ainsi en plein cœur.

Pour son premier roman Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre elle s'inspire de l'histoire de son père, réfugié lituanien, menacé de mort par Staline, qui a été enfermé pendant huit ans dans un goulag. Elle met en scène Lina, une lituanienne de 15 ans dont la famille est brusquement déportée dans un goulag en Sibérie. Elle intercale habilement les moments heureux dans une famille aimante d'artistes et d'intellectuels et les moments extrêmement durs dans le camp de travail. Le froid, la faim, la fatigue, la cruauté, le manque d'intimité ne pourront jamais prendre le dessus sur la solidarité, le courage, l'amour et l'amitié qui permettent de survivre aux pires situations. Lina a un don fantastique pour le dessin qui lui permet de s'évader de son dur quotidien, mais aussi son journal dans lequel elle consigne sa vie et surtout laisse une trace de ce qu'il se passe.
"Ce témoignage a été écrit pour laisser une trace ineffaçable et tenter l'impossible : parler dans un monde où nos voix ont été éteintes. [...]J'espère de tout mon cœur que les pages ici cachées feront jaillir de votre âme la source de compassion la plus profonde. J'espère aussi qu'elles vous inciteront à faire quelque chose, à en parler à quelqu'un. C'est le seul moyen de nous assurer que les hommes ne permettront pas au mal de se reproduire sous cette forme."
Ce n'est normalement pas le genre de livre que je lis et je suis totalement nulle en histoire et c'est un sujet qui m'intéresse très moyennement (je n'aime pas vraiment ça, j'ai l'impression de retourner au collège). Et pourtant ce livre m'a vraiment plu et retournée (pourtant je suis plutôt du genre insensible, je n’ai même pas pleuré devant Bambi!), finalement il semblerait que l'histoire m'intéresse bien plus que ce que je pensais. Ce livre aborde un sujet dont on parle peu. On parle beaucoup des déportations de Juifs ou de l'extermination de Tziganes mais on aborde peu les lituaniens, les tchétchènes, les bulgares et toutes les autres déportations qui ont eu lieu, Tous les intellectuels ou les gens qui ne pensaient pas comme Staline finissaient aux goulags. Les livres d'histoire font parfois l'impasse sur toutes ces disparitions, moi j'étais aussi passée à côté et comme l'auteure le souhaite ce livre m'a ouvert les yeux et je n'ai de cesse d'en parler à tout le monde ! 
Ce livre a été moult fois primé et Ruta Sepetys a même reçu la croix du chevalier de l'ordre des mains du président lituanien. Et vous, vous ne l'avez toujours pas lu... Il a également été adapté en film.

Ensuite Le sel de nos larmes, son troisième roman, (entre temps elle a écrit Big Easy sur la Nouvelle Orléans des années 50 mais j'ai été bien moins touchée donc je n'en parlerai pas) elle s'inspire cette fois de l'histoire de la cousine de son père qui a échappé au naufrage du Wilhelm Gustloff et de ses cousins qui y ont péri. D'ailleurs qui a entendu parler du naufrage de cet immense paquebot ? Pas grand monde, hein! Et pourtant : six fois plus de victimes que le Titanic, que des civils, on peut encore voir les grosses lettres gothiques de son nom sous la surface de l'eau.  "Chaque nation a soigneusement dissimulé des pans de son histoire, il est d’innombrables histoires qui seraient perdues à jamais si ne les avaient gardés ceux qui les ont vécues." Ce roman est le fruit de plus de trois ans d'enquête.
Cette histoire est racontée par quatre adolescents (ou très jeunes adultes) qui fuient les russes et se cachent des allemands, enfin essaient de survivre aux tirs croisés des deux géants. Leur but ultime et de prendre un bateau pour fuir la guerre, le froid, la misère, la mort et tenter de se reconstruire loin de tout ça. Chacun transporte dans ses bagages : de lourds secrets, des armes, des souvenirs, beaucoup de culpabilité, une tristesse que les jeunes âmes ne devraient pas connaître et du courage, beaucoup de courage. Ils sont imparfaits, humains et tellement attachants (sauf un que j'aurais bien noyé dès le début), les sentiments sont si justes, ils nous bouleversent et nous transpercent. L'horreur de ce pan d'histoire où l'on peut voir tout ce que l'humanité a de pire nous glace tandis, qu'une fois de plus, l'élan de solidarité et d'amour qui naît même dans les heures les plus sombres nous réchauffe et nous laisse entrevoir un infime espoir.
Une chose est sûre je vais garder longtemps, dans ma gorge serrée, le goût du sel de nos larmes.

Je parle de ces livres dans Les sales mômes sur Divergence FM pour écouter c'est par ici => 💕


Signé : 

22/01/2016

CONSUMES de David Cronenberg

On ne l’attendait pas mais il est là, sur nos tables, le premier roman de ce jeune écrivain septuagénaire, écrit alors qu’il est un des cinéastes les plus importants de notre époque. Cronenberg n’a cessé de le marteler un peu partout: ceci est bien un roman, et absolument pas un scénario recyclé et ça se lit, ça se sent, la qualité de l’écriture est là pour le prouver.
On ne racontera rien ici de ce vrai-faux roman policier vaguement futuriste (en fait ni roman policier, ni de science-fiction), déguisé par endroits enslasher hardcore avec scènes de sexe très explicites, descriptions organiques appuyées, floraison de détails technologiques qui sont les grands marqueurs, selon l’auteur, de l’implication de chaque individu dans son époque. Pas d’erreur, nous sommes bien à l’intérieur du cerveau du réalisateur de Chromosome 3Faux-semblants et Existenz. Nous sommes fait des technologies que nous consommons et des fantasmes qui nous consument. Nos humeurs imprègnent notre quotidien, le moindre de nos ustensiles high-tech absorbe notre organisme, nous sommes ce que nous voyons et nous croyons en ce que nous voulons voir.  Visions orgiaques ou infernales, écœurantes ou troublantes, d’un corps éparpillé aux quatre coins d’un appartement via un panoramique sur Skype, traces de
sperme laissées sur l’écran tactile de son portable après l’amour, utilisation tordue des technologies de photocopie 3D, on oscille sans cesse entre le glacé, le bouillant, entre le subtil et le prosaïque le plus terre-à-terre et tout cela pour nous dire, encore et encore, que le corps et l’esprit chez David Cronenberg, formeront toujours cette entité monstrueuse et mutante que nous façonnons à notre guise, et nous échappera sans cesse.
En attendant de voir le film (lui-même aimerait bien le voir, mais réalisé par un autre), lisez de toute urgence Consumés, ce roman fou, hybride et monstrueux. Les inconditionnels du cinéaste canadien s’y retrouveront sans problème, les autres pourront se harnacher et bien serrer leur casque parce que quand même, ça secoue et éclabousse un peu.  Du Cronenberg, quoi.

Signé : RongeMaille

20/10/2015

DEPRESSIONS de Herta Müller

Gallimard se décide à poursuivre son travail de réédition des œuvres de la lauréate du Nobel 2009, Herta Müller, dont on ne peut pas dire qu’elle fut la plus bankable des récents nobélisés. Dépressions date de 1984 et fut réédité plusieurs fois en Allemagne, certes, mais à chaque fois dans des versions plus ou moins allégées…
Car le livre est tout sauf léger, en effet. Et à le lire, à petites doses car très vite, on a envie de sortir en courant et de hurler un bon coup, on est à la fois ébloui et sidéré par la force d’étouffement de ces phrases ciselées au fil de la plume avec une absence de pitié pour ce qu’il décrit, et de commisération pour son lecteur. C’est un livre qui, en tout cas, n’a pas volé son titre.
Soit les souvenirs disparates d’une jeune fille qui a grandi au fin fond de l’Allemagne rurale d’après-guerre, dans la riante province du Banat roumain, zone germanophone qui sera alors rattachée à l’Allemagne de l’Est. Des paysages de gadoue, de forêts embrumées, de pluie qui ne s’arrête pas, des cours de ferme avec des bestioles crottés, et ses habitants aux idées bien arrêtées sur à peu près tout, sans nul horizon en ligne de mire. Parfois, dans la concision de ses phrases qui ne s’embarrassent guère de circonvolutions, on croit entendre la voix de cet autre grand ami de l’Humanité que fut Thomas Bernhard;
Ma mère est une femme couverte de la tête aux pieds.
Ma grand-mère est aveugle. Elle a une cataracte à un œil, un glaucome à l’autre.
Mon grand-père a une hernie scrotale.
Mon père a un autre enfant avec une autre femme. Je ne connais ni l’autre femme ni l’autre enfant. L’autre enfant est plus âgé que moi et pour cette raison les gens disent que je suis d’un autre homme.
A Noël mon père fait des cadeaux à l’autre enfant et dit à ma mère que l’autre enfant est d’un autre homme.
Et ainsi de suite, jusqu’à ce que désespoir s’ensuive, ou du moins une terrible envie de s’enfuir. La prose de Herta Müller est terrible, parce qu’elle s’inspire du quotidien le plus prosaïque, et ne s’arrête jamais dans son travail de précision descriptive jusqu’à atteindre, comme dans cet extrait, la beauté d’une forme poétique accomplie. Son écriture essore la misère et son lecteur en même temps.
Autant dire que si vous avez un livre à offrir à quelqu’un que vous n’aimez pas, je viens de vous le trouver. Si vous connaissez quelqu’un qui aime la très grande littérature, aussi.

Signé : RongeMaille