23/07/2017

L'HOMME DE MIEL d'Olivier Martinelli

Le 17 Août 2017 sortira un très bon roman d’Éric Reinhart chez Gallimard, La chambre des amants, mais je ne le lirais pas. Je ne peux pas. Les livres qui parlent de maladie me font peur. J’ai sûrement un truc à régler avec la mort … Bref, le Reinhart je ne peux pas, comme Oscar et la dame rose de Schmitt, je n’ai jamais pu… (la comparaison est stupide, on ne peut pas comparer la douleur … ni le degré de littérature employée d’ailleurs pour la narrer). 
Mais contre toute attente, je vais me contredire en vous parlant d’un récit qui m’a émue aux larmes et que vous achèterez dans une librairie indépendante le 24 Août.

Pour résumer, je pourrais citer l’auteur : « Mon cancer s'écrit myélome et je ne peux m'empêcher de penser « miel homme ». Il me paraît plus doux, du coup, moins agressif. Grâce à lui, je me sens comme un héros Marvel. Je suis l'Homme de miel. »

Mais je ne peux pas résumer... Ce livre, c’est l’histoire d’un fils, d’un frère, d’un ami, d’un mari et d’un père. C’est aussi l’histoire d’un combat pour la vie avec une volonté inouïe. Un désir d’écrire aussi comme une évidence ou une urgence. J’ai presque envie de lui dire qu’on se serait passé de ça pour détrôner Marc L des meilleures ventes des grandes et moyennes surfaces alimentaires. Olivier Martinelli se met à nu et j’aimerais mieux que cela soit un roman. Il n’en est rien, c’est la vie, la vraie, sans pathos, sans maquillage et sans filtre.

Avec le talent qu’on lui connaît, je vous engage donc à faire une séance de rattrapage pour : La nuit ne dure pas chez Treizième Note paru en 2011 (demandez à votre voisin, il doit l’avoir car la maison d’édition a fermé et ça arrive à des gens très bien malheureusement) ou Quelqu'un à tuer à La Manufacture de livres paru en 2015.
Je ne peux pas résumer cet auteur à ces deux titres là alors faites-vous plaisir pour les autres. Vous dire qu’il a assez d’orgueil pour faire un bon écrivain, qu’il a des références littéraires et musicales sérieuses ! Fante est sur sa table de chevet en permanence et son fils s’appelle Dan ... Tout ça ne suffit pas. Il est prof de maths à Sète. Il est assez machiavélique pour mettre des exercices bonus à la fin de chaque contrôle alors que la plupart de ses élèves ne les font pas. Ça ne suffit pas non plus.
Alors juste vous dire que dans L’homme de miel aux éditions Christophe Lucquin (une petite maison d’édition spécialisée dans les petites pépites... Lisez Lento d’Antoni Casa Ros en passant, ça peut faire du bien) vous aurez un miroir devant les yeux, vous verrez votre propre peur devant l’inéluctable, et une fois le livre fermé, vous aimerez plus, vous regarderez plus les petites choses insignifiantes, vous serez plus justes, moins durs face à la médiocrité, plus tolérants face aux différences, vous serez en vie et c’est déjà beaucoup.

Signé : Mère grand

22/07/2017

LA SOURIS QUI RUGISSAIT de Leonard Wibberley

La souris qui rugissait parut en 1955 et fut adapté au cinéma quelques années plus tard par Jack Arnold, le réalisateur de L'homme qui rétrécit et de Tarentula. Choix étrange pour un film comique me direz-vous mais, beaucoup plus cohérent, l'interprétation fut alors confié (trois rôles!) à l'impayable Peter Sellers qui fit de cette adaptation, à l'époque, un très joli succès. On avait un vague souvenir, assez ravi, de cette loufoquerie (le film est ressorti il n'y a pas si longtemps en copie neuve), et on avait oublié en route qu'il s'agissait à la base d'un roman, que l' intrépide éditeur suisse Héros-Limite, spécialisé dans les rééditions de textes un peu perdus de vue, a eu la bonne idée de nous ressortir.

On commence la lecture du roman avec la vague appréhension que la chose est un peu datée, voire surannée, et on se surprend à rigoler comme un bossu dès les premières pages. Vous rappelez-vous de quoi il s'agit ? Vous n'avez jamais vu le film, jamais entendu parler ?

Voici: nous nous trouvons au coeur de l'Europe, dans une enclave perdue entre deux vallées quelque part entre la France et la Suisse. Royaume indépendant depuis de hauts faits d'armes survenus au Moyen-Age et dont tout le monde se fout, le duché du Grand Fenwick vit de sa propre culture, de ses paysages apaisants et de son eau fraîche. Mais pas seulement !... Fins viticulteurs et distingués buveurs, le fleuron de leur production à l'export n'est rien d'autre que ce fabuleux Pinot Grand Fenwick que le Monde entier leur envie. Au point qu'un fort peu scrupuleux viticulteur californien s'est autorisé de baptiser une de ses cuvées... Pinot Grand Enwick. Le sang des sujets de sa Majesté ne va faire qu'un tour et, foin de lettres de récrimination et de doléances polies, le Grand Fenwick déclare la guerre aux Etats-Unis, ce peuple de butors.
 Ce qui advient ensuite, suite de péripéties sans queue ni tête, fabuleux précipité de burlesque et de situations non-sensiques, en remontrera évidemment aux principes de la logique la plus élémentaire autant qu'à l'art de la guerre selon Sun Tzu...La valeureuse armée du Grand Duché, simplement dotée de casques, côtes de maille, hallebardes et flèches taillées dans les meilleurs arbres, vont repartir à bord de leur voilier avec quelques soldats américains prisonniers, en plus d'un général quatre étoiles, d'un savant plus dangereux qu'Oppenheimer et... d'un prototype d'arme de destruction massive auprès de laquelle la bombe A serait à peine digne d'un lance-pierre. Victoire !

Leonard Wibberley y va fort et ne s'encombre pas de grand chose en terme de réalisme et de véracité géo-politique. Mais sa fable burlesque fit mouche à l'époque, au paroxysme de la guerre froide, n'hésitant pas à tailler ici le portrait de quelques hauts responsables américains et soviétiques qui valent bien les vieilles ganaches stupides de Docteur Folamour. Plus inquiétant, il se pourrait bien tout compte fait  que cette allégorie pacifiste un peu foldingue trouve quelques échos désagréables à notre époque Poutinotrumpiste des plus rances.

M'enfin, comme dirait cet autre grand philosophe à hamac qui a du lire Le droit à la paresse et quelques autres joyeux anars, il n'y a pas de mal à se faire du bien avec un roman écrit à une époque où l'on plaçait encore le bon vin, les jolies filles, l'amour des fleurs et des moineaux avant ces idées avariées de progrès, de profit, et de canons plus gros que le tien. Héros-Limite réédite ce petit bijou en reproduisant tels quels les illustrations que le grand Siné avait produites pour la première édition française, chez Fasquelle. Ce qui en fait un irrésistible volume digne de figurer dans toute bibliothèque de l'honnête homme qui se respecte.

Siné... Encore un de ces types, comme Gébé, comme Reiser, Wibberley ou Lagaffe, qui avait le sens des valeurs. Et vive le duché du Grand Fenwick ! 

Signé: RongeMaille


19/06/2017

UNE AMIE TRÈS CHÈRE d’Anton DiSclafani

Pauvres petites filles riches...

Texas, 1957.

Cece Buchanan et Joan Fortier sont deux amies issues du même milieu : la classe riche de Houston, où les hommes ont fait fortune grâce à l’économie florissante du pétrole.
Elles se connaissent depuis toujours et semblent avoir tout partagé, jusqu’aux secrets les mieux gardés.

Cece, jeune épouse et mère d’un petit garçon, est sage, discrète, et totalement dévouée à son amie, alors que Joan est l’absolu opposé : aventureuse, solaire et égoïste, elle ne semble vivre que selon ses propres intérêts. Allant de fête en fête, et d’amant en amant, sa vie ressemble à celle de ces stars hollywoodiennes qu’elle admire. Elle s’éloigne peu à peu de Cece, qui s’inquiète, s’interroge, et revient sur le passé : qui est vraiment Joan Fortier ? Elle ne le sait plus. Mais l’a-t-elle jamais vraiment su ?

Pour obtenir des réponses à ses questions, Cece va s’accrocher à cette amitié coûte que coûte, et suivre Joan dans toutes ses extravagances. Quitte à mettre son mariage en péril.

Au premier abord, Une amie très chère n’avait pas grand-chose pour me plaire. Il est vrai que mes lectures m’entrainent généralement dans le monde des paumés et marginaux en tous genres plutôt que vers les histoires de femmes qui n’ont connu que le confort d’une vie où tout leur était servi sur un plateau. Ou dans un seau à glace. Ce qui est le cas de nos deux héroïnes.

D’autant plus que le nom d’Anton DiSclafani ne me disant vraiment rien, je suis allée faire une recherche concernant les précédents ouvrages de cet auteur, et je suis tombée sur ce titre : « Le pensionnat des jeunes filles sages ». Aïe !!! Avec un titre aussi niais, ça commençait mal entre l’auteur et moi.
Mais je me suis dit ensuite qu’il valait mieux mettre le titre de ce premier roman sur le compte d’une erreur de jeunesse (ou de l’éditeur).

Et puis, j’étais bien tentée par une lecture « légère ». Et grand bien m’en a pris.
Car, sous ses faux airs de superficialité, Une amie très chère est tout de même bien plus profond qu’une des nombreuses coupes de champagne qui seront bues tout au long du récit.

L’alcool y est certes omniprésent, comme la fête et l’argent, mais c’est ce qui nous permet de mieux saisir la vacuité du microcosme doré dans lequel évoluent Joan et Cece. Car une fois la fête finie (The After Party, c’est le titre original), que reste-t-il ?

Beaucoup de solitude, car les deux héroïnes sont, chacune à sa façon, prisonnières de ce que les autres attendent d’elles. Et une impression de gueule de bois, renforcée par le sentiment d’une amitié qui s’en va.

Un univers luxueux et suranné, extrêmement bien dépeint (et sans doute bien documenté. Le Shamrock, lieu de prédilection des deux amies a existé), assorti d’une fine description des personnages et des tourments de la narratrice. Une intrigue qui m’a tenue en haleine tout le long du récit malgré un dénouement un peu policé à mon goût. Une jolie écriture. Et enfin des thèmes passionnants comme la condition des femmes dans les années 50, les relations entre le personnel de maison pauvre et les employeurs riches, abordés, certes en filigrane, mais avec pertinence. Voici les raisons qui m’ont rendue accro à ce livre.
Je conseille Une amie très chère à tous ceux qui : veulent se rafraîchir au bord d’une piscine une coupe de Daïquiri à la main. Aiment bien les histoires de malheur des riches. Aiment aussi les histoires d’amitié qui sont des histoires d’amour. Et à tous ceux qui comme moi s’écrient parfois lorsqu’ils lisent : «Je suis sûre que ce sera bientôt un film !», et qui font eux aussi le casting dans leur tête. Pour ma part, je mets Sofia Coppola à la réalisation.
C’est ce qui est magique avec la lecture, on devient aussi producteur de cinéma !
Signé : La Tangente   

16/06/2017

LE CHIEN, LA NEIGE, UN PIED de Claudio Morandini

Il s'appelle Adelmo, il n'est plus très jeune, et il vit seul en haut de sa montagne, dans un coin quasi inaccessible et invisible des randonneurs, dans un abri qu'il appelle son chalet mais qui ne ressemble à rien. De temps en temps, lorsque les réserves lui manquent, Anselmo descend au village,- pas une petite randonnée croyez-moi -, pour se ravitailler en viandes et en vin. Le temps presse car les premières neiges vont tomber, et durer des mois entiers. Premier couac à cette routine dont l'auteur ne nous dit pas si elle dure depuis quelques années ou depuis toujours, les villageois à l'épicerie, des braves gens qui ne portent pas ce genre de traine-savate dans leur coeur, se moquent de lui: ne se souvient-il pas qu'il est déjà descendu, il y a quelques jours à peine, et s'est déjà ravitaillé pour l'hiver?

Adelmo n'est plus très jeune, c'est sûr, et c'est aussi pour cela que sa routine, on ne va pas la lui bousculer facilement. Tout juste accepte-t-il dans son giron la présence toute nouvelle d'une chien errant croisé dans sa remontée vers le chalet, un clebs particulièrement patient qui sait se faire collant, insistant, et devient très vite indispensable à son train-train. Non seulement ce chien se montre prévenant et fidèle à son égard, mais il lui parle, et Adelmo lui répond. Jamais il n'aura autant parlé de sa vie.

Adelmo a beau ne plus avoir toute sa tête, - la preuve: il était bien descendu au village la dernière fois, l'épicière avait raison -, il ne perd jamais de vue quelques principes de vie primordiaux. Comme ne jamais se laver, afin de bien garder toute sa chaleur pour lui. Et, surtout, repousser tout contact avec les humains, les tenir à distance. Débarque ensuite un jeune garde-chasse aussi collant et insistant que ce maudit bâtard, mais qu'Adelmo n'a vraiment aucune envie d'adopter, ni de mettre dans sa poche.
Ne soyez pas sûrs que le mystère qui entoure ce titre intriguant, Le chien, la neige, un pied soit entièrement éclairci au bout de votre lecture. L'histoire que nous raconte ici Claudio Morandini a beau ressembler, dans sa nature, à quelques textes de Moresco ou Rigoni Stern, il s'aventure ailleurs... Vers une sorte de réalisme déboussolé mais qui n'aurait rien de merveilleux ni d'enchanteur. Au contraire, l'auteur insiste beaucoup, et avec des mots mûrement choisis, sur la misère de son personnage, sur sa lenteur, sa saleté, sa peur du monde, sur sa perte de repères.

Au fin mot de l'histoire, qui aura bousculé notre appréhension de lecteur attentif par sa sérénité étonnante, Claudio Morandini nous assène en guise de conclusion un "CHAPITRE ULTIME L'histoire de cette histoire" qu'on aura à coeur de garder dans un coin, pour plus tard, et qui est une véritable leçon de romanesque et d'écriture:

Les histoires vraies ont un avantage immense sur la fiction: même si elles s'effilochent, s'enlisent, perdent du rythme et de l'allant, elles se terminent toujours d'une manière dont aucun cours d'écriture ne ferait jamais terminer une histoire inventée. Je ne suis certes pas le premier à jalouser cet aspect de la réalité (...) Mais je reste pantois chaque fois que l'effet fonctionne, ne fût-ce que partiellement.

Chaque histoire, chaque vie, fut-ce la plus misérable des vies, recèle des merveilles et des mystères que l'écriture est seule à même de faire voir. Celle d'Adelmo Farandola et de son chien affable en est une preuve supplémentaire. 

Sacrée découverte, vraiment...


Signé: RongeMaille

03/06/2017

LE CŒUR EN BRAILLE Pascal Ruter

 Chose promise chose due, voici quelques mots sur la fantastique, merveilleuse et époustoufifiante trilogie du Cœur en Braille de Pascal Ruter (je vous ai déjà dit que je l'adorai ?!)

J'ai eu un gros coup de cœur pour le 1er tome, Le Cœur en braille, une belle découverte (je crois d'ailleurs que j'en ai parlé à peu près tout le monde tellement j'ai adoré), une galerie de personnages hauts en couleurs et tellement attachants. Et mon Dieu Victor ! Victor et ses jeux de mots, ses petits loupés, ses bonnes intentions et ses amis. Ho oui, eux aussi valent le coup d’œil, Haïçam vénérable égyptien véritable génie aux échecs et Marie-José virtuose du violoncelle. Beaucoup d'humour (parfois qui ne vole pas très haut mais qui du coup plaît beaucoup au plus jeunes d'entre nous) et de la tendresse par camion. Une philosophie de vie que j'aime bien : "J'ai remarqué que dire n'importe quoi d'un ton très assuré est souvent la meilleure solution pour vous tirer d'un mauvais pas." Ce livre a été adapté en film.

Vient ensuite le deuxième tome  Du bonheur à l'envers (nouvellement appelé le cœur en braille trois ans avant, originalité quand tu nous tient) qui se passe avant le Cœur en Braille (3 ans donc) et là... ÉNORME COUP DE CŒUR ! Encore meilleur que le premier, j'ai ri toute seule dans le tram en lisant ce livre (et je sais de source sûre que d'autres ont fait pareil). On découvre le passé de Victor, son oncle loufoque et leurs folles aventures. Le plus drôle et le plus impertinent des tomes de la trilogie (le passage sur les témoins de Jéhovah...un régal!). La morale ? "Je me suis dit que certains sont faits pour le bord du chemin, et d'autres pour le grand milieu de la scène illuminée, et que c'était pas grave du tout."

Et enfin Le Cœur en Braille quatre ans après, le moins bon des trois, mais il est quand même chouette (que les choses soient claires). C'est vraiment sympa de retrouver toute notre joyeuse bande presque adulte (4 ans plus tard donc, c'est pour voir si vous suivez..). Victor prouve une fois de plus qu'il est un poète naïf du quotidien qui a un véritable don pour emporter tous ses proches dans de folles aventures. Pour conclure sur ce livre cette citation qui est du concentré de Victor : "J'ai l'impression que dans la vie il y a l'amour et très peu de choses autour. Comme dans une paupiette."  PRICELESS

 Pour conclure de très beaux livres touchants, émouvants, pleins d'humour, de nombreux jeux de mots et de belles leçons de vie ! Préparez-vous à une avalanche de personnages hauts en couleurs, mais aussi de petits moments qui vous rappelleront vaguement quelque chose. En plus les couvertures sont faîtes par l'illustratrice Anne Montel que j'aime beaucoup et dont on vous a déjà parlé.
Des livres qui font du bien !

Signé : 

03/05/2017

CORTEX d'Ann Scott

Sept années se sont écoulées entre la sortie de A la folle jeunesse et de Cortex. Pour certaines, pour certains, sept années à attendre un "nouveau" Ann Scott.

La patience paie mes enfants, la patience paie.

Cortex est un grand roman hommage au cinéma américain, doublé d'un roman sur notre société malade. Ann Scott toujours et encore photographe du réel, du détail, du dysfonctionnement, revient et en force s'il vous plait.

" D'où vient ce besoin de subitement gagner de la place et de tout rendre portable, à l'avenir on passera son temps à arpenter la planète avec un sac au lieu d'avoir un toit ? Et pourquoi crée-t-on autant de choses dont on n'avait aucun besoin ? Qui rêvait que sa montre paye son café ? Que son téléphone calcule le nombre de mètres parcourus  dans la journée ? Que deux cents sites différents donnent le temps de cuisson d'un oeuf à la coque ? Et qui avait besoin qu'on invente les télés HD ? La qualité de l'image est si réaliste que les visages sont devenus inregardables sur un grand écran, la moindre imperfection de la peau saute aux yeux (...) qui était en demande d'une chose pareille ?"

Nous sommes au Dolby Theater, la cérémonie des Oscars va débuter. Ils sont TOUS dans la salle, tous ou presque. Meryl Streep, Brad Pitt, Al Pacino, et j'en passe.
Et puis, il y a Russ, en régie, qui est le grand ponte de la production de cette soirée. La femme de Russ est morte il y a un mois à peine. Russ n'y est pas. Russ erre enfermé à l'intérieur de lui-même, de sa peine.
Et puis il y a Burt, qui lui déjoue les barrages de police, pour s'infiltrer à la cérémonie afin d'y enregistrer un de ses diaboliques podcasts, dont le public raffole, qu'il ne signe que sous pseudo, qu'il n'enregistre que caché derrière des masques de stars, en modifiant sa voix.

Il y a aussi Angie débarquée depuis quelques jours de France pour rencontrer un producteur afin de réaliser son premier long métrage, et enfin Jeff, musicien, nominé ce soir là à la grand messe.
Jeff et Angie on été amants, il y a de cela 20 ans, et par le plus grand des hasards, ils viennent de se retrouver. A quelques heures de cette cérémonie.

Et puis, c'est l'accident collectif, l'horreur pour toutes et tous : l'attentat.
Scott a fourni un énorme  travail de documentation quand à la mise en place des secours. On ressort de la première partie, secoués et parce qu'il s'agit d'un sujet très à vif pour nous tous en ce moment, et parce qu'elle a posé chaque personne à sa place, parce qu'elle a construit de toute pièce sous nos yeux effarés, la fourmilière des secours. Et c'est si précis, que tout résonne, Bataclan et Charlie, tout résonne.

Et puis, après CA, après CA, quoi ? Je vous le demande et Ann Scott bien mieux que moi ! Une errance, une solitude qui n'ont d'égales que l'instant de chaos collectif qui vient de se produire, une douleur à se cogner la tête contre les murs de cette société malade du spectacle, du show à tout prix, cette société coquille-vide-obèse.

"Du quinzième étage, l'horizon était incendié de grosses traînées presque rouge vif sous le vaste ciel bleu marine, brûlante, et elle songeait que finalement, sa vraie force face à sa solitude continuelle n'était pas de supporter de se coucher et de se réveiller seule tout l'année; c'était d'encaisser seule la violence presque insoutenable de cette splendeur dévorante, même si Jeff se tenait à côté d'elle, parce que faute de savoir si ce miracle de l'avoir retrouvé allait durer, elle ne pouvait pas se permettre de commencer à partager des émotions qui feraient se sentir à deux"

Alors sous la plume acérée et coup de poing d'Ann Scott on passe de l'infiniment Nous à l'infiniment Je. Du tout dehors au tout dedans. Comme dans une chanson de Bowie, comme si on otait des couches et des couches de vêtements, pour ne trouver alors que des fantômes de mères toxiques, des échos de mort voulues et données, des deuils à traîner comme autant de cadavres dans une mémoire collective.

Et elle vient nous cueillir à la fin, sur des revendications signées que l'on n'attendait pas, mais alors pas du tout, bien loin de celles de notre époque, et elle vient nous surprendre à la fin, sur des voix qui sortent du coma pour annoncer ce que l'on attendait plus. Et on referme le livre hagard, comme on sortirait d'une salle obscure après avoir vu un grand et bon film.



01/05/2017

ANARCHIE AU ROYAUME-UNI de Nick Cohn

Dans la postface dont il s'est fendu pour la réédition de ce livre, écrit il y a presque 20 ans, Nick Cohn conclut par ses mots, justement pesés et qui nous arrivent fort à propos: allez vous faire foutre.

Pourquoi en est-on arrivé là, me demanderez-vous ? C'est ce que Anarchie au Royaume-Uni vous explique, 460 pages durant, et dans un style qui vous prend, vous lecteur, pour un sac de frappe.

Lonely Planet pour taré, Guide du Routard pour fumeur de beuh,  Petit Futé à la ramasse, les mots vous manqueront, sûrement...  Ecrit juste au moment où ce grand socialiste de Tony Blair finissait de passer le peuple britannique  à la concasseuse néolibérale, voilà un bouquin dont vous pourrez prendre note, en attendant qu'il devienne une de vos références sur l'étagère Histoire de France de votre librairie préférée, dans bientôt vingt ans. Blair était au pouvoir et Thatcher pas encore morte. 

Ce que fait Nick Cohn ? Il emballe quelques affaires, se laisse traîner par sa grande copine Mary, avide de sensations fortes et de nouvelles rencontres (et de nouvelles substances), avec pour mot d'ordre d'aller taper la discute avec tout ce qui se trouve dans le caniveau. Ou à poil dans les squats sordides des quatre coins de sa Majesté. En morceaux dans les logements sociaux du Pays de Galles. Du Yorkshire. D'Irlande du Nord.  Et des Highlands. Ou simplement oublié dans un cottage du fin fond de nulle part, petits vieux et petites gens qui ne savent pas se connecter, ne savent plus où ils sont.

On n'a jamais autant bu, autant gobé de poppers, s'être autant fait de tatouages idiots, pété autant de dents, effilé autant de bas résille que dans ce livre-Angleterre-là. Et sous la pluie... 

Que vous soyez le dernier des trav', ou cette pauvre fille en talons aiguilles qui cherche à regagner son taudis sous les bourrasques, en espérant qu'il reste quelques biscuits et de la soupe en brick pour vos gamins, que vous soyez revivaliste chrétien, motard ultra-nationaliste à croix gravée sur le front (mais pas raciste,  ça non), pakistanais de la deuxième génération prêt à régler ça à coups de chaînes avec les skins du quartier, militant indépendantiste écossais ou simple fumeur de ganja, vous n'aurez rien. De la rancœur peut-être...

Journaliste gonzo à tête froide mais à la plume acerbe, Nick Cohn a pris note, et ce qu'il a vu en 1999 n'est plus. Plus rien. Un grand vide. 

Margaret, John Major, Tony, Cameron, Theresa May, quelques autres et puis voilà. This was England...
"Ce monde est en ruine. Chez les personnes âgées, beaucoup vivent dans une pauvreté abjecte. Ma fille travaille pour les services sociaux de Manchester, et parle de clients qui ont plus de 80 ou 90 ans, qui se nourrissent de pâtée pour chiens et réparent leurs vitres cassées  avec du ruban adhésif. (...) Leur vote (ceux qui ont voté pour le Brexit, Ndr) était largement symbolique: le geste stérile de gens que l'on avait systématiquement privés de leurs aspirations et presque de leurs voix. S'ils ne pouvaient plus parler d'espoir, au moins ils pouvaient dire: Allez vous faire foutre."

Nick Cohn est aussi l'auteur d'un article qui servit de base au film Saturday night fever, tout sauf une fête, un papier terrible sur la vie nocturne des rues de New York à la fin des années 70. Il est surtout celui qui a écrit ce grand bouquin sur la naissance du rock'n'roll, au titre qui résume absolument tout:

A woplopaloobop A lopbamboom.

Signé: RongeMaille