10/11/2018

KADDISH POUR UN TROPHEE (une boulette empoisonnée signée RongeMaille)

MORT AUX RATS ! est une émission radiophonique que diffuse en exclusivité Divergence FM depuis le 1er octobre. Parti d'un pari un peu dingue conclu avec Bruno Bertrand, directeur d'antenne de la radio
("-Tiens, j'écrirais bien des petites fictions pour la radio..."
 "-Oh ben oui, une par jour, ce serait super !")
ces "boulettes empoisonnées" comme elles se sont baptisées un peu d'elles-mêmes sont diffusées à raison de cinq par semaines, avec trois diffusions quotidiennes.

Imaginées, au départ, sur le modèle des Microfictions de Régis Jauffret, autant en terme de longueur que de mauvais goût assumé, les boulettes de Mort Aux Rats ! ne sont pas toutes dotées de l'affreux mauvais esprit de l'auteur d'Histoire d'amour et de Clémence Picot. Je ne sais pas comment fait cet homme, pour qui j'éprouve d'ailleurs une admiration littéraire indéfectible, mais je ne suis pas du tout capable de pondre A CHAQUE FOIS une horreur qui dépasse les limites de l'admissible comme lui seul sait si bien le faire. La première boulette s'appelait Kim cônes glacés, j'avais en effet choisi pour chroniquer Microfictions 2018 de Jauffret lors de l'émission du Petit Bazar de janvier dernier, toujours sur Divergence, non pas de parler du livre, mais de faire une microfiction "à la manière de".

Aussi certaines boulettes sont assez horribles, c'est vrai, d'autres un peu moins, il y en a des plutôt drôles, aussi... Certaines sont des clins d’œil, des hommages, des petites histoires horrifiques, et il y en a certaines, comme Kaddish pour un trophée qui ne se rangent nulle part. Celle-ci vaut autant le coup d'être écoutée avec l'habillage sonore concocté par mon comparse Ludo  (une technicien du son du tonnerre, mes enfants) que d'être lue, à mon avis. On va essayer, comme ça pour voir...
Kaddish pour un trophée.

Le cimetière est à visiter surtout en hiver ou à la fin de l'automne lorsque le froid semble tout rendre silencieux et qu'il s'évapore en volutes invisibles entre les pierres mousseuses et les mauvaises herbes. Quand il fait beau et que le soleil traverse les branches des platanes dénudées, vous pouvez rester là des heures entières, à écouter les pics-verts réveiller les insectes dans le creux des troncs d'arbre et les mésanges se croire au printemps.

Vous attendez, vous ne faites pas de gestes trop brusques sans pourtant vous confondre avec les rares statues qui ornent le parc et vous finirez toujours par les voir. D'abord il y en a une que vous n'avez pas vu arriver et qui, seule dans l'allée centrale semble vous regarder d'un air curieux en battant des oreilles dans l'air froid, sa bête figure de ruminant pointée vers vous, mâchant quelque chose.

Une deuxième qui d'un pas martial, l'air de passer par là par hasard, s'arrête juste à côté de sa camarade. Avec cette luminosité, vous regrettez de ne pas avoir pris votre appareil. Mais vous savez qu'au moindre clic, elles bondiront comme des flèches et que vous ne les reverrez plus.

La troisième, beaucoup plus petite, plus jeune, pleine de fougue, déboule en manquant trébucher sur ses petites pattes et stoppe pile entre les deux autres. On croirait qu'elles me font une chorégraphie. J'imagine qu'il s'agit là de ma grand-mère Elsa, et de mes deux tantes Adina et Meira, que je n'ai jamais connues. Les petites devaient avoir entre 6 et 10 ans.

Ce n'est pas moi qui leur fait tendre l'oreille mais elles se montrent soudain inquiètes. Quelque chose derrière les a fait jaillir hors de terre et disparaître dans les sous-bois. J'ai à peine entendu le bruit de leurs sabots contre la terre froide. Ceux qui les ont fait fuir s'avancent. Ils sont à peu près une vingtaine, des notables pour la plupart, bien en joues, bien en chair, qui sont à l'origine de cet « appel à la restitution du cimetière juif de Seegasse à la ville de Vienne et à ses habitants ».

Ils n'ont pas été jusqu'à mettre des brassards, mais derrière eux, une dizaine de crânes rasés habillés en noir, portant des pioches et des pelles, s'avancent dans leur accoutrement paramilitaire et rigolent comme des ânes en vidant leurs canettes de bière.

Ces animaux-là n'ont pas l'ouïe assez fine pour entendre le bruit sec d'un fusil qu'on arme. Il savent abattre les biches et les faons à bout pourtant, ils savent tirer de tendres filets saignants dans la chair encore palpitante, piller les cadavres et les balancer dans des fossés, ils savent jouir de leurs trophées, se perdre corps et âmes dans de sanglantes libations, ils savent ensuite retourner à leur vie civilisée sans jamais rien renier de leur appétit de destruction.

Ils s'arrêtent net quand un immense brame déchire le silence. Suivi d'un autre, plus fort encore, plus majestueux. Le suivant est plus proche, assourdissant, je les vois qui se mettent les mains sur leurs oreilles, certains ont mis un genou à terre.

On dit que d'abord ils prennent nos bois, et qu'ensuite ils nous immolent.

Quand le cri s'échappe du fond de mes entrailles, signal pour tous de la curée, nous fonçons sur eux tête baissée.

Signé: RongeMaille

06/11/2018

LE TEMOIN SOLITAIRE de William Boyle

En 2016, il nous avait soufflé par son assurance à nous planter au cœur d'une ville, d'un quartier et d'un monde peuplé de gens aussi vrais que s'ils prenaient un verre là, juste à côté de nous. William Boyle mettait tout le monde d'accord avec Gravesend, son premier roman, que ce fin limier de François Guérif avait choisi pour être le millième volume de sa collection Rivages/Noir. Depuis, le grand manitou du polar et du roman noir de l'édition française a filé en semi-retraite chez Gallmeister, emmenant son jeune auteur avec lui. 

L'an dernier, Tout est brisé nous avait encore soufflé. Une écriture simple, des personnages aussi vrais que s'ils faisaient partie de notre propre famille, et un refus total du spectaculaire à tout prix qui fait de William Boyle un spécimen rare. Il faut croire que l'écrivain n'a pas d'autre sujet que ça: son quartier, le New York des quartiers populos, ses clochards, ses ivrognes, ses âmes perdues. Il y a des détails qui ne trompent pas: le héros de Tout est brisé était un jeune homo qui revenait à Gravesend après une suite d'échecs sentimentaux qui l'avaient laissé sur le carreau, Amy, l'héroïne du Témoin solitaire sort d'une rupture amoureuse compliquée et tente de se raccrocher à certaines valeurs: elle a renoncé aux soirées alcoolisées avec ses copines et se voue corps et âme à assister certaines vieilles personnes seules pour le compte de la paroisse. Des vieilles dames d'origine italienne, attachées à certaines valeurs désuètes et qui ne reconnaissent plus rien du monde au dehors et ne sortent plus de chez elles L'une d'elles a un fils, Vincent, la dernière chose qui lui reste. Un type louche qu'Amy va voir mourir en pleine rue, tué à coup de couteau. 

La seule différence entre ce roman et le précédent, c'est qu'il y a mort d'homme et à peine une enquête. On sent bien que le motif crapuleux intéresse peu William Boyle. Pour preuve, Amy réagit d'une drôle de manière: elle cache l'arme du crime, ne dit rien à personne, attendant sans doute que quelque chose la bouscule et se déclenche dans sa petite vie étriquée.

Boyle n'a pas peur des sentiments, il confronte Amy à tout ce qui peut la remuer: le retour d'un père absent qui tente de se rapprocher d'elle, l'arrivée d'Alessandra en ville, son grand amour. Boyle sait frôler le mélodrame sans jamais y sombrer, parce qu'il n'a jamais peur des sentiments. Qu'il est bon, quand même, d'avoir mis la main sur un écrivain new-yorkais dépourvu de tout cynisme ! (Ah mais oui, c'est vrai, on n'est pas à Manhattan, Franzen et McInerney habitent de l'autre côté du fleuve...)

Ce qui n'empêche pas le roman d'être rapide, emporté et de savoir installer un vrai suspense. On se surprend même à penser, lors des confrontations les plus "chaudes" entre Amy et Dom, l'assassin de Vincent, des situations de dialogues à double tranchant d'une sacrée virtuosité qui font beaucoup penser aux meilleurs moments de certains romans d'un autre new-yorkais pur jus, Jason Starr, plus porté, lui, sur un cynisme rigolard (mais tendu) très inspiré par Donald Westlake. Si les personnages de Starr s'évertuent à toujours faire les mauvais choix dans la panique générale, sous le poids aussi d'un manque de veine insensé, ceux de William Boyle cherchent toujours ceux qui feront le moins de dégâts, pour eux-même comme pour les autres. C'est pourquoi le personnage de Dom, que l'on comprend de mieux en mieux au fil de l'histoire comment étant une autre victime du fiasco général malgré son profil d'assassin à moitié cinglé, est une vraie réussite. Non pas taillé d'un seul bloc, ni hermétique aux autres ni simplement porté à l'auto-destruction, il se débat avec ses propres armes, son sale tempérament. Comme les autres, il aura fait ce qu'il a pu.

Au final, on tombe dans les notes de remerciements, à la fin du bouquin, sur ce truc qui a caressé mon petit orgueil perso dans le sens du cœur: je le savais, je le sentais que ces deux-là ne pouvaient pas être étrangers l'un et l'autre, moi qui n'arrête pas de penser à lui quand je lis les romans de William Boyle, et vice-versa: Willy Vlautin figure dans les credits, je le savais, je le sentais. Ces deux écrivains, au-delà d'autres connections probables (Vlautin est le leader d'un groupe de folk-rock, Boyle a été disquaire spécialisé en rock indé), possèdent ce "truc" qui n'appartient qu'à eux: privilégier leurs personnages aux figures de style, se contenter du réel en sacrifiant le spectaculaire, Boyle dans un contexte urbain, Vlautin en style country.

Tant que des auteurs comme eux existent, il ne faudra pas encore désespérer complètement du grand rêve américain.

Signé: RongeMaille 

30/10/2018

LE CŒUR BLANC de Catherine Poulain

Attention, récidive ! Et quelle récidive !

Catherine Poulain revient après le Grand Marin
C'est avec Le cœur blanc entre les mains qu'elle s'avance vers nous et c'est avec autant de force qu'on aimerait lui envoyer un nouveau "Merci".

Pas un merci du bout des lèvres. Non.
Encore moins un merci pour la forme. Non. 
Un merci qui frapperait aussi fort dans les estomacs que ses deux romans.
Ce genre-là de merci.

Pour le premier roman, la légende disait que l'éditeur ayant trouvé ses cahiers de notes, il l'avait ainsi balancée dans le grand bain de la littérature, cette dame Poulain.

Pour le second, c'est elle qui vient nous cueillir aux origines, au point de départ du grand marin, tout prés de Manosque les couteaux, que la narratrice fuyait, souvenez-vous, pour aller rejoindre les équipes de pécheurs en Alaska.

Ici, tout prés de Manosque (on finira par comprendre "les couteaux") c'est l'été écrasant, ici, c'est le peuple des saisonniers que l'on découvre. Celles et ceux qui travaillent dans les champs.  Des champs d'arbres fruitiers, ou de lavandes. Les tilleuls, les abricots, les cerises, on se brûle, on s'entaille, on boit jusqu'à plus soif, on dort dans des camions ou des cabanons dépourvus de toute forme de confort. Ici on  compte en francs, on aperçoit les premières traces de l'épidémie -celle du Sida- ici on soigne mieux les chiens que les humains. Ici on se bat avec les poings. On rêve de marcher jusqu'à la mer, ou de trouver le grand désert, celui des origines, on se promet de moins boire.

Mais ici et encore, sous la plume de Catherine Poulain, on est en vie. De ce souvenir de vie qui dépasse tous les cadres de la raison, de l'argent, du politiquement correct. 


Cette vie qui dépasse et de loin les écrans bleutés qui ont tout poli, formaté, anesthésié.
Ici on court après la vague d’après. Ici on en a jamais assez. Ici, tout n'est qu'excès. 
Et c'est si fort, si fort, que l'on finit par se souvenir de ce que veut dire "vivre". 

Cette grande dame des lettres a un pouvoir surpuissant, elle sait écrire la Vie.
Cet excès qui colle à la peau de celles et ceux qui n'en ont justement que très peu de peau, d'armure, de filtre. Nommez donc cela comme bon vous semblera.

Dans le grand marin on baissait la tête pour éviter les vagues, on laissait les hommes entre eux dans les rades entre deux expéditions. On prenait des flétans à bras le corps, et on mordait dans la morue crue. On grelottait, tant et tant, et jamais, on n'était parvenu à se sécher.
Ici, on ressort de la lecture la peau brûlée. On sent la transpiration, on a dormi à l'arrière des camions sur des chemins caillouteux. On a passé la main dans les boucles brunes, observé caché le corps de Rosalinde dans la rivière, on a sourit tant et tant à cette autre face de lune, cette Mounia / Mouna.
On a craint la force d'Acacio, et aimé passionnément les mains d'Ahmed.

Ici et sous la force de la plume de Poulain on approche la lumière des fruits non calibrées, ces hommes et ces femmes qui vivent nomades sous les insultes des patrons, sous la racisme latent des habitants, nous, les bien assis au chaud.
Et puis on retrouve comme dans le grand Marin, mais cette fois elles sont deux, Mounia et Rosalinde. Cette forme de liberté forcenée, ces femmes qui ne seront jamais à personne, quitte à payer le prix de la barbarie dans ces groupes d'hommes qui n'ont que leurs corps pour vivre.
Et elles savent dire leurs désirs à elles, et elles savent les vivre, mais jamais elles ne seront à quiconque d'autre qu'à elles mêmes.
Mounia aime Thomas qui lui préfère la drogue. Rosalinde affole à l'extrême tous les hommes, aime Ahmed puis Acacio.
Mounia et Rosalinde sont"sœurs" dans cette adversité, dans ce système quasi carcéral imposé par les hommes, est-ce que cela suffira à les sauver ? 

Elles portent, ces deux là,  jusque dans leurs veines de papier, des manifestes qu'on signerait bien des deux mains.
"De quoi j'ai peur ? Mais de tout, Mounia. Des hommes, du feu qui est en moi, de ce trop qui me mange et me tue, de ce vide qui veut m'avaler. C'est bizarre ce que je te dis, je suis pleine de trop et de vide. Mais le savoir n'y change rien"

Ils portent à eux tous, des manifestes politiques, économiques et autres que l'on signerait bien des deux mains.
"On est les abricots du rebut, les vilains petits fruits tout piqués, tavelés, tordus, les invendables qu'on balance dans le cageot pour la pulpe. J'ai pensé ça un jour, je calibrais, il faisait chaud, les cigales gueulaient, la poussière me collait à la peau."

Jamais, jamais Catherine Poulain ne nous fera la moindre leçon, pas même entre deux lignes.
Pas même en creux.

Tout est dans la lumière, ici, on ressent les mots, ils suintent, éructent et heurtent. Ici, on est parfois obligé d'interrompre la lecture pour souffler. Pour boire. Pour réaliser.

Trois petits tours et puis s'en vont.
Merci Madame Poulain. 
Et rien d'autre.






15/10/2018

NOUS SOMMES LÀ de Oliver Jeffers

Avant tout il faut que je vous dise... je suis totalement FAN d'Oliver Jeffers (Pingouin!), l'être humain et l'artiste. Il marche pour les femmes, se lève contre l’obscurantisme, primé à plusieurs reprises, il peint, il dessine avec un crayon avec un ordinateur... il est fantastique !
Ceci étant dit, je vais un peu vous parler de son petit dernier Nous sommes là, notes concernant la vie sur la planète terre un superbe album qu'il a imaginé à la naissance de son fils.

En effet la venue de son premier enfant a jeté un nouvel éclairage sur son monde, il nous livre donc cet album très différent des précédents. Un petit guide de tout ce qu'il pense que son enfant devrait savoir, tout ce qu'il aimerait lui transmettre. En fait c'est ce qu'on devrait tous savoir : nous ne sommes pas seul sur terre, nous n'avons qu'une planète il faut en prendre soin, nous sommes tous différents et c'est une bonne chose... et d'autres rappels utiles pour tout un chacun. Cloisonnés dans nos petites vies nous oublions souvent que nous ne sommes pas seul sur terre (message personnel pour mes voisins...), que notre belle planète bleue n'a pas des ressources infinies, parfois il faut prendre le temps de lever la tête et juste admirer la voie lactée. Un message simple et pourtant essentiel qu'il délivre avec tendresse, bienveillance, humour et quelques tâtonnements.

Voici un petit documentaire sans prétention, à hauteur de tout-petit, pour les encourager à s'ouvrir au monde et aux autres, à explorer et à réfléchir.

08/10/2018

JE SUIS LE MONDE QUI ME BLESSE (Journal intégral 1976-1985) de Raphaële George

Elle s'appelait Ghislaine Amon de son vrai nom, elle était peintre et poéte, et les photos d'elle nous rappellent quelque chose de la beauté sombre et lumineuse de portraits d'Albertine Sarrazin ou de Barbara. Elle était une artiste exigeante, amoureuse et torturée, et ce journal intégral nous la ramène 33 ans après sa mort alors que ces toiles continuent a être montrées, un journal qui nous la dévoile dans toute sa noirceur naturelle et son incroyable exigence d'artiste.

D'abord, ceci n'est pas un journal tel qu'on peut le concevoir et en lire: ce ne sont pas du tout des éléments de sa vie intime ou professionnelle qu'elle a jeté comme ça sur le papier, mais une prose déjà construite, longuement travaillée qui était, selon les dires de son ami Jean-Louis Giovannoni, une des bases pour ses travaux futurs. Il n'y a rien d'anecdotique dans cette confession impudique où l'artiste et l'écrivaine se dévoilent dans sa vérité pure: indocile, inconfortable, insaisissable et torturée.

Il faut l'avouer ici, Raphaële George-Ghislaine Amon n'était pour moi qu'un nom rangé dans un coin, mais Je suis le monde qui me blesse est une excellente porte d'entrée dans l'esprit de cette femme (trop) exigeante, qui demandait tout à l'art et, en même temps, semblait exiger d'elle-même beaucoup plus que ce qu'elle pouvait donner:

"...les couleurs sont une musique perdue dans le miel de l'écho électrique, juste le tic-tac à jeter les dernières courbes au bord de la feuille (...) Le trait relève du geste, il doit tirer vers soi comme un viol. La peinture est une prison sans grille, si elle n'est pas prison elle n'atteint pas son but."

Avec, comme on le lit ici, une fascination presque morbide pour la perte de soi, l'abandon dans l'art. Des phrases telles que celle-ci émaillent de partout ces passages construits comme des siphons où l'auteur cherche à se perdre, encore et toujours, pour mieux y trouver une vérité qu'elle sait sans doute ne pas exister. Elle veut être dans ce qu'elle écrit et dans ce qu'elle peint, tout comme elle veut que la peinture et l'écriture l'imprègnent. Cette notion de "viol" revient souvent dans ces écrits, tout comme le livre commence par la relation d'une séance de psychanalyse étonnante, où on ne sait plus, au fil de sa confession, où se situent la parole donnée à l'analyste, le rêve érotique lui-même et un hypothétique moment vécu.
"Accorder une passion"
 - Raphaële George
Par deux fois, Raphaële George se contemple dans une glace et se perd dans l'observation de gestes homo-érotiques où elle finit par ne plus rien voir de ce qu'elle regarde, jusqu'à disparaître à elle-même. Les lignes entre sa perception et ce qu'elle voit dessiné ou peint se brouillent tout le temps:

"Les teintes sont sur la ligne sonore du gris et offrent tendrement un monde poétique. Le bruit de la rue disparaît,  ne reste que la vibration ondulatoire de la surface de l'eau. C'est le court instant d'échappée, la voiture m'aurait écrasée.
Je ne sens plus mon corps."
Mais d'où nous parle-t-elle, de quoi se souvient-elle, est-ce seulement un souvenir? On imagine alors sa silhouette errer sur un quai de Seine, perdue dans cette perception des choses et manquer, peut-être, de passer sous une voiture, le nez en l'air. Les artistes sont tous un peu comme ça, pourra-t-on dire. Oui, mais ce journal n'en reste pas moins la preuve que tout en étant un territoire peuplé de rêves et d'illuminations, c'est aussi et surtout un lieu de crainte, de peur, d'horreurs et de folie qu'il est rare d'arpenter à une telle profondeur, guidé par l'artiste elle-même.

Les amitiés et les amours de Ghislaine Amon n'étaient pas mal non plus. La simplicité n'était pas son fort, elle ne croyait pas trop aux élans spontanés d'affection fabriquée. Ce devait être une femme diablement compliquée, qui devait pouvoir tout offrir mais à qui il devait être difficile de tout (et bien) donner.

Dès les premières confessions de ce volume, l'artiste se dit lasse, fatiguée. Et pour cause, la maladie l'a terrassée à 34 ans et, c'est sans doute terrible à dire, mais on ne l'aurait pas vue aller d'elle-même tout au bout d'une vie peuplée d'idées aussi noires et, surtout, portée par des exigences aussi sévères. Voilà un livre qui, en tout cas, remet à sa place l'exigence de l'artiste à l'heure où ses deux termes se retrouvent de plus en plus galvaudés, comme bien d'autres.

C'était la chronique automnale, un peu spleen, un peu blues
signée RongeMaille

01/10/2018

LE CORPS EST UNE CHIMÈRE de Wendy Delorme

Un roman qui traite de violence faite aux femmes, des conditions de travail de la police autour de ce sujet. 
Un roman qui aborde les questions des travailleurs du sexe, des migrants, de la gestation pour autrui, de l’homoparentalité et de manif pour tous, en pleine rentrée littéraire enfin.

Merci Le Diable.

Un roman qui ne vous fournira jamais aucun mode d'emploi en matière de définition de genre ou de minorité, écrit presque sans pronom (hé oui !) par une auteur.e, performeuse chercheuse : voilà ce qui fait l'immense richesse de Le corps est une chimère de Wendy Delorme paru au Diable Vauvert.

Des chapitres courts, qui mettent en scène sous nos yeux des êtres, liés entre eux de prés ou de loin, de trop prés ou de trop loin.

Un corps comme une prison. Un couple avec trois enfants et des grands mères différentes (mais oh combien déterminantes) des gens qui se marient par amour et pour des papiers, un corps obsédé par le vieillissement et ses conséquences, un vengeur anonyme (presque un ange vengeur) qui supplée à tous les manquements de la police, un film documentaire sur Calais, un appartement à rénover, des robes à collectionner. Des abus de pouvoir.
Et la fiction qui flirte avec la documentation, pour entrer un peu plus encore dans le plus grand nombre de foyers, d'esprits avec la possibilité de les ouvrir, un peu, sur l'ailleurs, sur l'Autre, sur les différences, les incompréhensions, les méconnaissances.

Un roman qui porte pour titre la citation d'une oraison funèbre, dite par une fille en hommage à sa mère.
Un titre qui dit que ce sont nos sociétés malades qui dictent ce que devraient être nos corps, quitte à nous sacrifier sur les autels des apparences et du spectacle, des dominations stériles.
Des prénoms de personnages non genrés, masculin/féminin, des prénoms comme des chimères qui font écho à celles des corps.

Dans le corps est une chimère de Wendy Delorme, on peut comprendre qu'un personnage viendra nous cueillir là où on ne l'attendait pas, que la première impression n'est pas toujours la bonne, comme dans la vie en somme.


27/09/2018

LE VIEIL HOMME ET SON CHAT de Nekomaki


Suivez dans cette BD le quotidien  tout en douceur de Daikichi, 75 ans ancien instituteur (enfin professeur des écoles...) à la retraire et de son chat Tama, 10 ans. Daikichi vit seul avec Tama depuis la mort de sa femme, ils s'épaulent, se chamaillent, se promènent et mangent ensemble, dans un drôle de petit village côtier japonais où il n'y a presque que des personnes âgées et des chats. Au fil des saisons nous découvrons leur vie simple et paisible et... ça fait du bien ! Un peu de douceur que diable ! Daichiki et son ami d'enfance, son voisin grognon, se rappellent leur jeunesse devant de bons petits plats, qu'ils partagent toujours bon gré mal gré avec Tama.

Nous avons tantôt la vision du vieil homme tantôt celle de son chat donnant un côté humoristique et poétique à cette histoire.
On ne sait pas vraiment qui se cache sous le nom de plume Nekomaki peut-être un couple d'illustrateurs/dessinateurs amoureux des chats (neko en japonais). Dans tous les cas leurs dessins et histoires pleins d'humour et de tendresse leur assurent un succès grandissant et une belle place sur les réseaux sociaux. Les pérégrinations du vieil homme et son chat ont déjà 4 volumes au japon et le deuxième sort 24 Octobre 2018 en France.


Nostalgie, douceur, poésie et Zen à offrir ou s'offrir.




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