15/10/2018

NOUS SOMMES LÀ, Oliver Jeffers

Avant tout il faut que je vous dise... je suis totalement FAN d'Oliver Jeffers (Pingouin!), l'être humain et l'artiste. Il marche pour les femmes, se lève contre l’obscurantisme, primé à plusieurs reprises, il peint, il dessine avec un crayon avec un ordinateur... il est fantastique !
Ceci étant dit, je vais un peu vous parler de son petit dernier Nous sommes là, notes concernant la vie sur la planète terre un superbe album qu'il a imaginé à la naissance de son fils.

En effet la venue de son premier enfant a jeté un nouvel éclairage sur son monde, il nous livre donc cet album très différent des précédents. Un petit guide de tout ce qu'il pense que son enfant devrait savoir, tout ce qu'il aimerait lui transmettre. En fait c'est ce qu'on devrait tous savoir : nous ne sommes pas seul sur terre, nous n'avons qu'une planète il faut en prendre soin, nous sommes tous différents et c'est une bonne chose... et d'autres rappels utiles pour tout un chacun. Cloisonnés dans nos petites vies nous oublions souvent que nous ne sommes pas seul sur terre (message personnel pour mes voisins...), que notre belle planète bleue n'a pas des ressources infinies, parfois il faut prendre le temps de lever la tête et juste admirer la voie lactée. Un message simple et pourtant essentiel qu'il délivre avec tendresse, bienveillance, humour et quelques tâtonnements.

Voici un petit documentaire sans prétention, à hauteur de tout-petit, pour les encourager à s'ouvrir au monde et aux autres, à explorer et à réfléchir.

08/10/2018

JE SUIS LE MONDE QUI ME BLESSE (Journal intégral 1976-1985) de Raphaële George

Elle s'appelait Ghislaine Amon de son vrai nom, elle était peintre et poéte, et les photos d'elle nous rappellent quelque chose de la beauté sombre et lumineuse de portraits d'Albertine Sarrazin ou de Barbara. Elle était une artiste exigeante, amoureuse et torturée, et ce journal intégral nous la ramène 33 ans après sa mort alors que ces toiles continuent a être montrées, un journal qui nous la dévoile dans toute sa noirceur naturelle et son incroyable exigence d'artiste.

D'abord, ceci n'est pas un journal tel qu'on peut le concevoir et en lire: ce ne sont pas du tout des éléments de sa vie intime ou professionnelle qu'elle a jeté comme ça sur le papier, mais une prose déjà construite, longuement travaillée qui était, selon les dires de son ami Jean-Louis Giovannoni, une des bases pour ses travaux futurs. Il n'y a rien d'anecdotique dans cette confession impudique où l'artiste et l'écrivaine se dévoilent dans sa vérité pure: indocile, inconfortable, insaisissable et torturée.

Il faut l'avouer ici, Raphaële George-Ghislaine Amon n'était pour moi qu'un nom rangé dans un coin, mais Je suis le monde qui me blesse est une excellente porte d'entrée dans l'esprit de cette femme (trop) exigeante, qui demandait tout à l'art et, en même temps, semblait exiger d'elle-même beaucoup plus que ce qu'elle pouvait donner:

"...les couleurs sont une musique perdue dans le miel de l'écho électrique, juste le tic-tac à jeter les dernières courbes au bord de la feuille (...) Le trait relève du geste, il doit tirer vers soi comme un viol. La peinture est une prison sans grille, si elle n'est pas prison elle n'atteint pas son but."

Avec, comme on le lit ici, une fascination presque morbide pour la perte de soi, l'abandon dans l'art. Des phrases telles que celle-ci émaillent de partout ces passages construits comme des siphons où l'auteur cherche à se perdre, encore et toujours, pour mieux y trouver une vérité qu'elle sait sans doute ne pas exister. Elle veut être dans ce qu'elle écrit et dans ce qu'elle peint, tout comme elle veut que la peinture et l'écriture l'imprègnent. Cette notion de "viol" revient souvent dans ces écrits, tout comme le livre commence par la relation d'une séance de psychanalyse étonnante, où on ne sait plus, au fil de sa confession, où se situent la parole donnée à l'analyste, le rêve érotique lui-même et un hypothétique moment vécu.
"Accorder une passion"
 - Raphaële George
Par deux fois, Raphaële George se contemple dans une glace et se perd dans l'observation de gestes homo-érotiques où elle finit par ne plus rien voir de ce qu'elle regarde, jusqu'à disparaître à elle-même. Les lignes entre sa perception et ce qu'elle voit dessiné ou peint se brouillent tout le temps:

"Les teintes sont sur la ligne sonore du gris et offrent tendrement un monde poétique. Le bruit de la rue disparaît,  ne reste que la vibration ondulatoire de la surface de l'eau. C'est le court instant d'échappée, la voiture m'aurait écrasée.
Je ne sens plus mon corps."
Mais d'où nous parle-t-elle, de quoi se souvient-elle, est-ce seulement un souvenir? On imagine alors sa silhouette errer sur un quai de Seine, perdue dans cette perception des choses et manquer, peut-être, de passer sous une voiture, le nez en l'air. Les artistes sont tous un peu comme ça, pourra-t-on dire. Oui, mais ce journal n'en reste pas moins la preuve que tout en étant un territoire peuplé de rêves et d'illuminations, c'est aussi et surtout un lieu de crainte, de peur, d'horreurs et de folie qu'il est rare d'arpenter à une telle profondeur, guidé par l'artiste elle-même.

Les amitiés et les amours de Ghislaine Amon n'étaient pas mal non plus. La simplicité n'était pas son fort, elle ne croyait pas trop aux élans spontanés d'affection fabriquée. Ce devait être une femme diablement compliquée, qui devait pouvoir tout offrir mais à qui il devait être difficile de tout (et bien) donner.

Dès les premières confessions de ce volume, l'artiste se dit lasse, fatiguée. Et pour cause, la maladie l'a terrassée à 34 ans et, c'est sans doute terrible à dire, mais on ne l'aurait pas vue aller d'elle-même tout au bout d'une vie peuplée d'idées aussi noires et, surtout, portée par des exigences aussi sévères. Voilà un livre qui, en tout cas, remet à sa place l'exigence de l'artiste à l'heure où ses deux termes se retrouvent de plus en plus galvaudés, comme bien d'autres.

C'était la chronique automnale, un peu spleen, un peu blues
signée RongeMaille

01/10/2018

LE CORPS EST UNE CHIMÈRE de Wendy Delorme

Un roman qui traite de violence faite aux femmes, des conditions de travail de la police autour de ce sujet. 
Un roman qui aborde les questions des travailleurs du sexe, des migrants, de la gestation pour autrui, de l’homoparentalité et de manif pour tous, en pleine rentrée littéraire enfin.

Merci Le Diable.

Un roman qui ne vous fournira jamais aucun mode d'emploi en matière de définition de genre ou de minorité, écrit presque sans pronom (hé oui !) par une auteur.e, performeuse chercheuse : voilà ce qui fait l'immense richesse de Le corps est une chimère de Wendy Delorme paru au Diable Vauvert.

Des chapitres courts, qui mettent en scène sous nos yeux des êtres, liés entre eux de prés ou de loin, de trop prés ou de trop loin.

Un corps comme une prison. Un couple avec trois enfants et des grands mères différentes (mais oh combien déterminantes) des gens qui se marient par amour et pour des papiers, un corps obsédé par le vieillissement et ses conséquences, un vengeur anonyme (presque un ange vengeur) qui supplée à tous les manquements de la police, un film documentaire sur Calais, un appartement à rénover, des robes à collectionner. Des abus de pouvoir.
Et la fiction qui flirte avec la documentation, pour entrer un peu plus encore dans le plus grand nombre de foyers, d'esprits avec la possibilité de les ouvrir, un peu, sur l'ailleurs, sur l'Autre, sur les différences, les incompréhensions, les méconnaissances.

Un roman qui porte pour titre la citation d'une oraison funèbre, dite par une fille en hommage à sa mère.
Un titre qui dit que ce sont nos sociétés malades qui dictent ce que devraient être nos corps, quitte à nous sacrifier sur les autels des apparences et du spectacle, des dominations stériles.
Des prénoms de personnages non genrés, masculin/féminin, des prénoms comme des chimères qui font écho à celles des corps.

Dans le corps est une chimère de Wendy Delorme, on peut comprendre qu'un personnage viendra nous cueillir là où on ne l'attendait pas, que la première impression n'est pas toujours la bonne, comme dans la vie en somme.


27/09/2018

LE VIEIL HOMME ET SON CHAT de Nekomaki


Suivez dans cette BD le quotidien  tout en douceur de Daikichi, 75 ans ancien instituteur (enfin professeur des écoles...) à la retraire et de son chat Tama, 10 ans. Daikichi vit seul avec Tama depuis la mort de sa femme, ils s'épaulent, se chamaillent, se promènent et mangent ensemble, dans un drôle de petit village côtier japonais où il n'y a presque que des personnes âgées et des chats. Au fil des saisons nous découvrons leur vie simple et paisible et... ça fait du bien ! Un peu de douceur que diable ! Daichiki et son ami d'enfance, son voisin grognon, se rappellent leur jeunesse devant de bons petits plats, qu'ils partagent toujours bon gré mal gré avec Tama.

Nous avons tantôt la vision du vieil homme tantôt celle de son chat donnant un côté humoristique et poétique à cette histoire.
On ne sait pas vraiment qui se cache sous le nom de plume Nekomaki peut-être un couple d'illustrateurs/dessinateurs amoureux des chats (neko en japonais). Dans tous les cas leurs dessins et histoires pleins d'humour et de tendresse leur assurent un succès grandissant et une belle place sur les réseaux sociaux. Les pérégrinations du vieil homme et son chat ont déjà 4 volumes au japon et le deuxième sort 24 Octobre 2018 en France.


Nostalgie, douceur, poésie et Zen à offrir ou s'offrir.




Signé 

24/09/2018

MA DEVOTION de Julia Kerninon

Pour que vous preniez la mesure de ce que je pense de la littérature de Julia Kerninon, je vais commencer par vous emmener vous balader par là, du côté d'Une activité respectable, du Dernier amour d'Attila Kiss ou encore de Buvard. Tous les trois parus au Rouergue.

Alors bien sûr, quand ma dévotion est sorti, j'étais là.

Quelque chose s'épaissit dans l'écriture de Kerninon, en même temps qu'une autre chose s'apaise. 
L'énergie reste la même, entière, et la plume prend plus de place, déroule plus loin encore sa portée, la poésie, la musique et le rythme.

Nous sommes cette fois, pris à partie (un peu comme dans Buvard d'ailleurs) par Helen, et installés entre Helen et Franck.
Ces deux là se sont rencontrés très tôt, ils sont tous les deux des enfants d'ambassadeurs et leur rencontre leur a permis d'échapper à leurs destins de prisonniers en cage dorée. Et, en beaucoup plus pragmatique, à permis à Helen d'échapper aux viols par ses frères. Enfin, d'y mettre un terme serait plus approprié. 

De cet enfer vécu enfant, et de leur détestation commune pour leurs deux familles, ils vont s'échapper et grandir ensemble.
Et puis Franck, va devenir sous les yeux d'Helen, Franck Appledore, un peintre mondialement reconnu.
Nous sommes dans les années 1970, puis 80 et 90. Nous sommes en Italie, puis à Amsterdam, à Boston puis en Normandie.
Julia Kerninon construit son roman autour de la seule parole d'Helen, qui s'adresse à Franck et qui lui dévoile rétrospectivement, tout l'amour qu'elle lui voua toute sa vie, à lui qui ne le savait pas, où ne le savait que quand il avait envie, ou besoin. Allez savoir.
Ma dévotion est l'histoire d'un amour qu'un être brisé au départ, Helen, a tenu caché tout contre elle, tout au dedans, tout du long. Et qui finit par ressembler à une magnifique plainte pleine d'admiration, ou une sorte de haine sans nom, on ne sait plus. A moins que ce ne soit les deux.

Des chapitres courts, un "tu" envoyé à celui qui ne veut pas voir, et la lumière qui constamment change selon les époques, les périodes, selon les saisons, ou les moments de la journée.
Helen a écrit durant toute sa carrière à elle, brillamment pour et dans le milieu de la critique littéraire universitaire, elle a édité, dirigé des collections, patronné.
Comme dans la vie de Franck qu'elle a géré dans tout ce qu'elle avait de concrète : remplir le frigo, payer les factures, organiser des rencontres, et lui donner du plaisir, aussi souvent qu'il voulait bien lui en donner et en prendre. Du plaisir.

Ma dévotion est une histoire de vie brisée par la soumission. Une vie entière. Et il s'agit là d'un roman absolument subjuguant de maîtrise dans lequel l'auteur.e est parvenue à faire parler celle qui n'a jamais pu parler, pas même à sa propre mère, de cette humiliation première et fondamentale.
Celle qui a du alors s'inventer une langue derrière laquelle plus jamais rien ne transparaîtrait, cette langue neutre, qui enfouit plus encore son sexe, sa langue à qui l'on a cassé la matrice, broyé le ventre, nié l'existence.
Et pourtant Kerninon n'oublie pas de nous dire, que même en ayant à vivre ainsi, on peut tomber en pâmoison devant un tableau, celui qui fait naître un peintre, on peut avoir du plaisir, prendre un avion par passion et aller jusqu'à commettre l'irréparable.

Un Grand Roman.

19/09/2018

NUMBERS de John Rechy

Non, vous n'êtes pas en train de le lire l'éditorial du magazine Têtu, vous êtes bien sur le Triangle Masqué et, cachez donc ces pectoraux et ses poses lascives que vous ne sauriez voir, nous allons vous parler ici d'un roman et d'un écrivain en surnuméraire qui nous avait, jusque là, quelque peu échappé. 

A moins d'avoir été immergé dans la culture gay des années pré- et post-Beat Generation, à moins d'être une de ces férues têtes chercheuses avides de perles à dégoter au creux du vivier inépuisable de la contre-culture U.S., ne cherchez plus: vous ne connaissiez pas John Rechy, vous non plus.

Aux Etats-Unis, il est pourtant toujours une référence majeure. Son opus principal, Cité de la nuit, considéré comme son chef-d'oeuvre, est introuvable chez nous depuis des années (merci monsieur Gallimard, allez quoi, on bouge son petit cul, on réédite, sans quoi refilez le bébé à Laurence Viallet, qui saura quoi en faire), et peut atteindre à la revente sur certains sites le prix d'un vieux vinyle des Smiths, à l'aise.

Cantonné dans les territoires aux limites tangentes de la culture gay, Numbers est bien ce genre d'objet porno qu'on feuillette d'abord avec une certaine sidération (une suite ininterrompue de branlettes à ciel ouvert, de pipes frénétiques et d'éjaculations dans l'herbe sur laquelle plane un vague halo de menace sexuelle), car nous sommes là au cœur de la drague sauvage homo dans les collines de Los Angeles, où les beaux gosses à mèches gominées se la donnent, se surestimant le paquet à pleine main dans des poses qui ne prêtent pas à discussion: ça suce ou ça se fait sucer, ça encule ou ça se fait enculer, parfois les deux, parfois à trois, certains ont même des trucs étranges derrière la tête, ou des comportements qui laissent à ceux qui les regardent (car ça mate beaucoup dans cet immense backroom à ciel ouvert) le soin de fantasmer ce qu'ils veulent.

Johnny, le héros de Numbers, revient sur les lieux de sa vie d'ex-tapin, Los Angeles, après une cure de jouvence passée dans sa ville natale, remis à neuf. Johnny est un pédé complètement mégalo, qui prend soin de lui, se sait irrésistible et voudrait, encore un temps, montrer ce qu'il a encore à donner. C'est presque une autobiographie, John Rechy ayant toujours avoué qu'il continuerait à tapiner jusqu'à la fin de ses jours tant que d'autres auraient encore envie de lui. Muscu, alimentation saine, le soleil de la Californie, ray-bans, sourire émail diamant. Même écrivain reconnu, professeur de fac, figure tutélaire pour bon nombre de ses pairs, Rechy continue à défier la jeunesse et à se prouver que tous auraient encore envie de se prosterner, à genoux, devant lui.

C'est tout le défi, et tout l'immense délire de ce roman entêtant jusqu'au fou-rire nerveux, qui nous somme d'entrer dans la danse frénétique de Johnny, qui veut se prouver une dernière fois, de retour sur les lieux de sa superbe, qu'il peut battre tous les records. Duels de coqs dans les fourrés entre deux mâles alpha qui lorgnent sur une basse-cour de freluquets effarouchés, souci de comptabiliser, ou pas, les pipes pas terminées, les coups à demi foirés, bite à moitié molle, à moitié dure. On est au cœur d'une danse masturbatoire qui ne trouve d'analogie que dans la réussite de niveaux dans un jeu vidéo, du nombre de branlettes finies devant un film de cul, du nombre entassé et comptabilisé des jours qui restent, pointés et barrés comme sur le mur d'une taule ou, pourquoi pas, de la compulsion stupide d'un collectionneur quelconque. De timbres, de lingots, de filles, de points de retraite, de cartes de baseball ? On est en Amérique, nom de Dieu! Le pays de l'amassement hystérique des biens et des sommes les plus folles. Toujours plus haut, toujours plus... Numbers.

John Rechy possède cette grâce, de surcroît, de ne pas fourvoyer son double dans une idiote palinodie. La rédemption lui est étrangère, elle ne lui servirait à rien. Ce dont il est sûr ne mène nulle part, et la jouissance qu'il en éprouve n'est pas que physique. En rendre compte par l'écriture, tout en se mettant complètement à nu, dans une impudeur qui parfois colle le vertige, reste quand même la principale gageure de tout ça. C'est pourquoi je l'aime bien, cette photo. Ces deux zigotos ne cherchaient pas d'excuse:
Numbers commence par un chapitre qu'on voudrait voir filmé par Monte Hellman: Johnny fonçant dans son bolide, dans la nuit noire, entre El Paso et L.A., à deux-cent à l'heure, sans croiser personne. Normal, pour un type qui partout ne cherche que lui-même, son propre reflet dans cette enfilade de type prosternés devant lui, et qu'il ne regarde même pas. John Rechy, c'est le mix improbable, mais très réussi d'Edmund White et de Hubert Selby, peut-être... Il est aussi, à coup sûr, le fruit des amours impossibles de Narcisse et de Sisyphe. Allez savoir.

Signé: RongeMaille 

17/09/2018

LE SYNDROME DU VARAN de Justine Niogret

Justine Niogret,  l’espace de ce texte, quitte les univers de la science-fiction et de la Fantasy qui lui ont tout d’abord permis de s’évader (vous allez comprendre) et puis dans lesquels elle a fait carrière, en y excellant (elle a été notamment primée pour plusieurs romans, aux Utopiales, ou encore aux Imaginales).

Le syndrome du varan est le texte qu’elle signe au Seuil (mai 2018) et que je viens de refermer, que je n’oublierai jamais. Je ne peux que vous dire : « lisez-le ! » Je ne peux faire que cela. Et croyez-moi je ne suis pas à plaindre, loin s’en faut.

Le syndrome du varan est le récit d’une enfance maltraitée, le témoignage d’une enfant victime de parents barbares. 

Aux deux tiers du texte, au milieu d’une page blanche, l’auteur dont cette enfance là est la sienne, pose – exsangue- ces quelques mots: 

« Je n’ai aucun bon souvenir avec ma mère. J’en ai plusieurs avec mon père. Je ne sais pas ce qui est le plus triste »

Parviendrai-je, un jour à faire le tour de ces trois phrases ? Parviendrai-je un jour à appréhender leur portée ? Rien n’est moins sûr, mais ils sont là, ces mots, gravés désormais.
VARAN
Justine Niogret pose des phrases courtes, pour désigner des faits précis. Elle le fait presque toujours en trois temps. « Voilà le contexte. Voilà ce qu’il s’est passé. Prenez-le comme vous pourrez ». S’installe alors une sorte de valse scandée comme écrite par un groupe de Hard Rock.
Elle nous interpelle, elle les interpelle, eux : toutes celles et ceux qui autour de ces parents et de leurs actes odieux ont fabriqué le silence. Elle nous interroge sur la place que nous concédons réellement aux victimes, sur celle que nous préférons laisser aux bourreaux, elle nous pose des questions sur ce que sont les héros, sur qui ils sont, et ce que c’est aussi d’être une femme, une fille, une enfant au milieu de ces héros.

Justine Niogret hurle, essaie, tente, de poser le fait que l’on ne revient pas de ce genre d’enfance, que l’on fait avec. Tout comme elle tente de poser qu’en écrivant ce texte, elle ne peut pas aborder ce qui la peuple désormais, qu’elle doit juste se contenter de dire des faits. Pour que cessent de n’exister dans nos médias, nos discours, seulement les bourreaux. Pour que les victimes aussi existent un peu quelque part et de temps en temps. Plutôt que de continuer de me demander comment vous parler de ce texte, j’ai préféré lui laisser la parole à elle !

Qu'elle soit remerciée ici encore une fois, et pour son roman, et pour le fait d'avoir accepté de se prêter à l'exercice de l'interview.

Justine Niogret vous êtes « plutôt » une auteur.e de science-fiction, sauriez-vous dire ce qui a permis ou provoqué l’écriture du Syndrome du varan ?

L'envie. La SFFF permet de cacher ce qu'on veut écrire, au fond. De garder un certain contrôle et un certain filtre. Les époques et les autres mondes permettent de parler de violence sans en parler vraiment. Tant que la violence est ailleurs, elle n'est pas tout à fait réelle.

La science-fiction, vous en parlez de façon magnifique dans Le syndrome du varan, comme la seule porte ouverte sur un ailleurs salvateur au cœur de cette enfance maltraitée. La seule avec la présence de cette grand-mère aussi. Comment décririez-vous les différences entre l’écriture de ce roman et l’écriture de vos romans de science-fiction ?

La SFFF demande des codes. Je les prends souvent à contre-pied, mais qu'on lui suive ou pas, les codes existent. Il y a des passages à peu près obligés, un vernis à poser sur une histoire, un personnage, une scène. Comment arriver à ce qu'on voit, la beauté de ce qu'on essaye de faire passer, par des chemins obligés ? Parfois l'écriture c'est un peu ça ; manger son entrée pour arriver au plat principal. Dans le varan, c'est brut. Il ne nécessite aucune forme, il n'y a que de l'écaille et de la sueur. J'ai aimé l'écrire.

J’ai relevé dans la construction de vos phrases, une sorte de rythme en trois temps. Comme si le texte était scandé autour d’un noyau « contexte, fait, ironie pour distancer» : comment avez-vous appréhendé l’écriture de ce texte ?

Je n'ai pas appréhendé, j'ai juste écrit. Mes livres se construisent autour de scènes qui me viennent, il faut les construire, là tout était déjà présent, il n'y avait qu'à suivre le chemin. Et l'écriture du varan était beaucoup plus légère que mes autres livres, c'est clairement mon écriture, sans filtre ni style historique, sans codes. Juste mes mots à moi, dans leur violence et leur ironie.

De quoi aviez-vous peur, qu’est-ce que vous saviez vouloir éviter à tout prix ? De même, comment présente-t-on un tel projet littéraire à son éditeur par exemple ?

Rien, je crois. En tout cas rien de littéraire. Dans ce livre-là, au contraire, je peux enfin écrire sans filtre, sans personnages ni scène par lesquels il faut passer. C'était très léger à écrire, en fait, beaucoup moins chiant que mes autres livres, où je tombe toujours sur des questions de scénar, de mise en place. Là tout est dépouillé, ça m'allait très bien. Et je l'ai envoyé tel quel sans me poser beaucoup de questions.

Est-ce que le « je » c’est imposé à vous ? Vous êtes-vous posée la question d’une narration plus distanciée autour de ces faits, ou était-ce juste impossible ?

Avec mon éditrice, Gwenaëlle Desnoyers, j'ai tenté le « elle ». le texte en prenait une tout autre couleur, fade, grise et surtout extrêmement triste. Il n'y avait plus du tout cette rage froide qui a mon sens donne sa véracité au livre.

Votre roman pose la question du témoignage et de ses limites, autant que celle du rôle de celles et ceux qui reçoivent le témoignage, est ce qu’avoir été au bout de l’écriture de ce roman, vous permet d’apporter un autre éclairage à cette question du témoignage ?

Pas vraiment. J'ai très peu de retour de lecteurs en général, du coup témoignage, peut-être, mais avec le silence comme réponse. Du coup je ne suis pas plus avancée.

Comment avez-vous vécu la réception de ce texte et comment décririez-vous l’après - Syndrome du varan  ?

C'est difficile à dire. J'écris des livres très personnels, il me semble. Personnels pour le ou la lectrice. Je n'ai jamais eu de retours enfiévrés de la part de centaines de fans. Il n'y a pas vraiment d'échange entre moi et les lecteurs, ils lisent et le texte leur suffit. Du coup, aucune idée de la réception de mes textes à part certaines critiques trouvées sur le net ou des articles dans la presse.

Quels sont vos projets, sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur mon premier roman de fantasy, Rouge-Sel aux éditions Mnémos, l'histoire d'un dieu et d'un enfant d'Or, et des gladiateurs perdus au milieu d'un désert ocre. Et je travaille aussi sur des romans noirs historiques, le genre de bouquin qui fait pousser la moustache et donne envie d'aller vivre sous une tente en peau de phoque.

Si vous deviez nous faire écouter un morceau de musique pour évoquer Le syndrome du varan sans en parler directement, quel serait-il ?

Under the Northern star, d'Amon Amarth. Et Valhalla awaits me, des mêmes. Et comme je commence toujours mes livres par trois citations, j'ajouterai I will be heard des Hatebreed.