19/09/2018

NUMBERS de John Rechy


Non, vous n'êtes pas en train de le lire l'éditorial du magazine Têtu, vous êtes bien sur le Triangle Masqué et, cachez donc ces pectoraux et ses poses lascives que vous ne sauriez voir, nous allons vous parler ici d'un roman et d'un écrivain en surnuméraire qui nous avait, jusque là, quelque peu échappé. 

A moins d'avoir été immergé dans la culture gay des années pré- et post-Beat Generation, à moins d'être une de ces férues têtes chercheuses avides de perles à dégoter au creux du vivier inépuisable de la contre-culture U.S., ne cherchez plus: vous ne connaissiez pas John Rechy, vous non plus.

Aux Etats-Unis, il est pourtant toujours une référence majeure. Son opus principal, Cité de la nuit, considéré comme son chef-d'oeuvre, est introuvable chez nous depuis des années (merci monsieur Gallimard, allez quoi, on bouge son petit cul, on réédite, sans quoi refilez le bébé à Laurence Viallet, qui saura quoi en faire), et peut atteindre à la revente sur certains sites le prix d'un vieux vinyle des Smiths, à l'aise.

Cantonné dans les territoires aux limites tangentes de la culture gay, Numbers est bien ce genre d'objet porno qu'on feuillette d'abord avec une certaine sidération (une suite ininterrompue de branlettes à ciel ouvert, de pipes frénétiques et d'éjaculations dans l'herbe sur laquelle plane un vague halo de menace sexuelle), car nous sommes là au coeur de la drague sauvage homo dans les collines de Los Angeles, où les beaux gosses à mèches gominées se la donnent, se surestimant le paquet à pleine main dans des poses qui ne prêtent pas à discussion: ça suce ou ça se fait sucer, ça encule ou ça se fait enculer, parfois les deux, parfois à trois, certains ont même des trucs étranges derrière la tête, ou des comportements qui laissent à ceux qui les regardent (car ça mate beaucoup dans cet immense backroom à ciel ouvert) le soin de fantasmer ce qu'ils veulent.

Johnny, le héros de Numbers, revient sur les lieux de sa vie d'ex-tapin, Los Angeles, après une cure de jouvence passée dans sa ville natale, remis à neuf. Johnny est un pédé complètement mégalo, qui prend soin de lui, se sait irrésistible et voudrait, encore un temps, montrer ce qu'il a encore à donner. C'est presque une autobiographie, John Rechy ayant toujours avoué qu'il continuerait à tapiner jusqu'à la fin de ses jours tant que d'autres auraient encore envie de lui. Muscu, alimentation saine, le soleil de la Californie, ray-bans, sourire émail diamant. Même écrivain reconnu, professeur de fac, figure tutélaire pour bon nombre de ses pairs, Rechy continue à défier la jeunesse et à se prouver que tous auraient encore envie de se prosterner, à genoux, devant lui.

C'est tout le défi, et tout l'immense délire de ce roman entêtant jusqu'au fou-rire nerveux, qui nous somme d'entrer dans la danse frénétique de Johnny, qui veut se prouver une dernière fois, de retour sur les lieux de sa superbe, qu'il peut battre tous les records. Duels de coqs dans les fourrés entre deux mâles alpha qui lorgnent sur une basse-cour de freluquets effarouchés, souci de comptabiliser, ou pas, les pipes pas terminées, les coups à demi foirés, bite à moitié molle, à moitié dure. On est au coeur d'une danse masturbatoire qui ne trouve d'analogie que dans la réussite de niveaux dans un jeu vidéo, du nombre de branlettes finies devant un film de cul, du nombre entassé et comptabilisé des jours qui restent, pointés et barrés comme sur le mur d'une taule ou, pourquoi pas, de la compulsion stupide d'un collectionneur quelconque. De timbres, de lingots, de filles, de points de retraite, de cartes de base-ball ? On est en Amérique, nom de Dieu! Le pays de l'amassement hystérique des biens et des sommes les plus folles. Toujours plus haut, toujours plus... Numbers.

John Rechy possède cette grâce, de surcroît, de ne pas fourvoyer son double dans une idiote palinodie. La rédemption lui est étrangère, elle ne lui servirait à rien. Ce dont il est sûr ne mène nulle part, et la jouissance qu'il en éprouve n'est pas que physique. En rendre compte par l'écriture, tout en se mettant complètement à nu, dans une impudeur qui parfois colle le vertige, reste quand même la principale gageure de tout ça. C'est pourquoi je l'aime bien, cette photo. Ces deux zigotos ne cherchaient pas d'excuse:



Numbers commence par un chapitre qu'on voudrait voir filmé par Monte Hellman: Johnny fonçant dans son bolide, dans la nuit noire, entre El Paso et L.A., à deux-cent à l'heure, sans croiser personne. Normal, pour un type qui partout ne cherche que lui-même, son propre reflet dans cette enfilade de type prosternés devant lui, et qu'il ne regarde même pas. John Rechy, c'est le mix improbable, mais très réussi d'Edmund White et de Hubert Selby, peut-être... Il est aussi, à coup sûr, le fruit des amours impossibles de Narcisse et de Sisyphe. Allez savoir.

Signé: RongeMaille 

17/09/2018

LE SYNDROME DU VARAN de Justine Niogret

Justine Niogret,  l’espace de ce texte, quitte les univers de la science-fiction et de la Fantasy qui lui ont tout d’abord permis de s’évader (vous allez comprendre) et puis dans lesquels elle a fait carrière, en y excellant (elle a été notamment primée pour plusieurs romans, aux Utopiales, ou encore aux Imaginales).

Le syndrome du varan est le texte qu’elle signe au Seuil (mai 2018) et que je viens de refermer, que je n’oublierai jamais. Je ne peux vous que dire : « lisez-le ! » Je ne peux faire que cela. Et croyez-moi je ne suis pas à plaindre, loin s’en faut.

Le syndrome du varan est le récit d’une enfance maltraitée, le témoignage d’une enfant victime de parents barbares. 

Aux deux tiers du texte, au milieu d’une page blanche, l’auteur dont cette enfance là est la sienne, pose – exsangue- ces quelques mots: 

« Je n’ai aucun bon souvenir avec ma mère. J’en ai plusieurs avec mon père. Je ne sais pas ce qui est le plus triste »

Parviendrai-je, un jour à faire le tour de ces trois phrases ? Parviendrai-je un jour à appréhender leur portée ? Rien n’est moins sûr, mais ils sont là, ces mots, gravés désormais.
VARAN
Justine Niogret pose des phrases courtes, pour désigner des faits précis. Elle le fait presque toujours en trois temps. « Voilà le contexte. Voilà ce qu’il s’est passé. Prenez-le comme vous pourrez ». S’installe alors une sorte de valse scandée comme écrite par un groupe de Hard Rock.
Elle nous interpelle, elle les interpelle, eux : toutes celles et ceux qui autour de ces parents et de leurs actes odieux ont fabriqué le silence. Elle nous interroge sur la place que nous concédons réellement aux victimes, sur celle que nous préférons laisser aux bourreaux, elle nous pose des questions sur ce que sont les héros, sur qui ils sont, et ce que c’est aussi d’être une femme, une fille, une enfant au milieu de ces héros.

Justine Niogret hurle, essaie, tente, de poser le fait que l’on ne revient pas de ce genre d’enfance, que l’on fait avec. Tout comme elle tente de poser qu’en écrivant ce texte, elle ne peut pas aborder ce qui la peuple désormais, qu’elle doit juste se contenter de dire des faits. Pour que cessent de n’exister dans nos médias, nos discours, seulement les bourreaux. Pour que les victimes aussi existent un peu quelque part et de temps en temps. Plutôt que de continuer de me demander comment vous parler de ce texte, j’ai préféré lui laisser la parole à elle !

Qu'elle soit remerciée ici encore une fois, et pour son roman, et pour le fait d'avoir accepté de se prêter à l'exercice de l'interview.

Justine Niogret vous êtes « plutôt » une auteur.e de science-fiction, sauriez-vous dire ce qui a permis ou provoqué l’écriture du Syndrome du varan ?

L'envie. La SFFF permet de cacher ce qu'on veut écrire, au fond. De garder un certain contrôle et un certain filtre. Les époques et les autres mondes permettent de parler de violence sans en parler vraiment. Tant que la violence est ailleurs, elle n'est pas tout à fait réelle.

La science-fiction, vous en parlez de façon magnifique dans Le syndrome du varan, comme la seule porte ouverte sur un ailleurs salvateur au cœur de cette enfance maltraitée. La seule avec la présence de cette grand-mère aussi. Comment décririez-vous les différences entre l’écriture de ce roman et l’écriture de vos romans de science-fiction ?

La SFFF demande des codes. Je les prends souvent à contre-pied, mais qu'on lui suive ou pas, les codes existent. Il y a des passages à peu près obligés, un vernis à poser sur une histoire, un personnage, une scène. Comment arriver à ce qu'on voit, la beauté de ce qu'on essaye de faire passer, par des chemins obligés ? Parfois l'écriture c'est un peu ça ; manger son entrée pour arriver au plat principal. Dans le varan, c'est brut. Il ne nécessite aucune forme, il n'y a que de l'écaille et de la sueur. J'ai aimé l'écrire.

J’ai relevé dans la construction de vos phrases, une sorte de rythme en trois temps. Comme si le texte était scandé autour d’un noyau « contexte, fait, ironie pour distancer» : comment avez-vous appréhendé l’écriture de ce texte ?

Je n'ai pas appréhendé, j'ai juste écrit. Mes livres se construisent autour de scènes qui me viennent, il faut les construire, là tout était déjà présent, il n'y avait qu'à suivre le chemin. Et l'écriture du varan était beaucoup plus légère que mes autres livres, c'est clairement mon écriture, sans filtre ni style historique, sans codes. Juste mes mots à moi, dans leur violence et leur ironie.

De quoi aviez-vous peur, qu’est-ce que vous saviez vouloir éviter à tout prix ? De même, comment présente-t-on un tel projet littéraire à son éditeur par exemple ?

Rien, je crois. En tout cas rien de littéraire. Dans ce livre-là, au contraire, je peux enfin écrire sans filtre, sans personnages ni scène par lesquels il faut passer. C'était très léger à écrire, en fait, beaucoup moins chiant que mes autres livres, où je tombe toujours sur des questions de scénar, de mise en place. Là tout est dépouillé, ça m'allait très bien. Et je l'ai envoyé tel quel sans me poser beaucoup de questions.

Est-ce que le « je » c’est imposé à vous ? Vous êtes-vous posée la question d’une narration plus distanciée autour de ces faits, ou était-ce juste impossible ?

Avec mon éditrice, Gwenaëlle Desnoyers, j'ai tenté le « elle ». le texte en prenait une tout autre couleur, fade, grise et surtout extrêmement triste. Il n'y avait plus du tout cette rage froide qui a mon sens donne sa véracité au livre.

Votre roman pose la question du témoignage et de ses limites, autant que celle du rôle de celles et ceux qui reçoivent le témoignage, est ce qu’avoir été au bout de l’écriture de ce roman, vous permet d’apporter un autre éclairage à cette question du témoignage ?

Pas vraiment. J'ai très peu de retour de lecteurs en général, du coup témoignage, peut-être, mais avec le silence comme réponse. Du coup je ne suis pas plus avancée.

Comment avez-vous vécu la réception de ce texte et comment décririez-vous l’après - Syndrome du varan  ?

C'est difficile à dire. J'écris des livres très personnels, il me semble. Personnels pour le ou la lectrice. Je n'ai jamais eu de retours enfiévrés de la part de centaines de fans. Il n'y a pas vraiment d'échange entre moi et les lecteurs, ils lisent et le texte leur suffit. Du coup, aucune idée de la réception de mes textes à part certaines critiques trouvées sur le net ou des articles dans la presse.

Quels sont vos projets, sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur mon premier roman de fantasy, Rouge-Sel aux éditions Mnémos, l'histoire d'un dieu et d'un enfant d'Or, et des gladiateurs perdus au milieu d'un désert ocre. Et je travaille aussi sur des romans noirs historiques, le genre de bouquin qui fait pousser la moustache et donne envie d'aller vivre sous une tente en peau de phoque.

Si vous deviez nous faire écouter un morceau de musique pour évoquer Le syndrome du varan sans en parler directement, quel serait-il ?

Under the Northern star, d'Amon Amarth. Et Valhalla awaits me, des mêmes. Et comme je commence toujours mes livres par trois citations, j'ajouterai I will be heard des Hatebreed.



12/09/2018

NOTES DECOUPEES DU JAPON de Bruno Reiss & Junko Nakamura


« La secousse est progressive. Le sol, les murs et les meubles tremblent, les objets et les vitres commencent à tinter puis tout se calme d’un coup. »

Ce ressenti sismique pourrait être une parfaite définition de la structure de ces fragments de vie nippone. Qui auraient très bien pu s’intituler Petits haïkus en prose. Sans avoir l’air d’y toucher l’auteur nous mène souvent de la singularité d’une scène typiquement japonaise à l’incongruité d’une chute paradoxale.

« Cette fois rien n’est tombé, rien ne s’est cassé ni brisé, sauf la bonne humeur et les rires. »

Les thèmes développés, bizarreries du quotidien, réminiscences de l’Histoire, beauté de certains instants, émerveillements de la Nature, font également écho à l’art subtil de la poésie japonaise. De petits riens et des Grand Tout qu’il faut savoir appréhender avec justesse et patience.

« En équilibre sur les fils de l’étendoir, les couches de neige se dressent fines, merveilles infimes élevées flocon après flocon. »

 Enseignant le français au Japon, Benoît Reiss nous restitue dans ces courts textes (agrémentés d’encres de Chine qui font aussi de ce livre un bel écrin) son expérience et son amour de ce pays et de ses habitants. Ainsi ressort de cette lecture toute la délicatesse de qui sait voir, écouter et ressentir au filtre d’une culture singulière, si différente et si attirante.

« un instant les mots sortis des bouches sont devenus visibles ; plus légers que l’air, ils montaient dans les feuillages avant de retomber, attachés aux pétales et aux feuilles. »

Signé: Lolqat

10/09/2018

ANNEE VINGT-QUATRE de Patrik Ourednik

Patrik Ourednik a fui la République Communiste de Tchécoslovaquie en 1984. Il écrira Année vingt-quatre dans la foulée, dans sa langue maternelle alors qu'aujourd'hui, il écrit en français. Sur le modèle du fameux Je me souviens de Perec, lui-même variation libre du moins connu (chez nous) I remember de Joe Brainard, voici l'inventaire disparate des souvenirs immédiats que l'auteur avait de son pays. Comme l'écrit dans sa postface Vlastimil Harl, la génération d'Ourednik, "adolescente" dans les années 70, a grandi dans un no man's land famélique pour qui le Printemps de Prague n'était plus qu'un souvenir cruel, et dont l'avenir était à jamais bouché, du moins pouvait-on le croire alors, par l'amas de chars soviétiques où qu'on porte son regard. Cinq ans après l'exil de l'auteur, ce sera enfin la Révolution de Velours avec comme porte-étendard et symbole l'écrivain Vaclav Havel.

On n'est certes pas sérieux lorsqu'on est adolescent, aussi pourra-t-on retenir de cette enfilade de perles narquoises, désenchantées voire carrément grivoises qui composent ce livre, qu'on savait bien rigoler dans la glorieuse Tchécoslovaquie de Gustav Husak. Aussi Patrik Ourednik se souvient des slogans peints sur les murs, invitant l'occupant russe à foutre le camp ou à rejoindre les égouts, d'où il venait. On invente des menus qu'on griffonne sur les devantures de restaurant:

Traîté de Varsovie à la crème
Char soviétique au beurre
Ivanoff rémoulade
Char d'assaut grillé dans son jus (pour 4 pers.)

On invente des chouettes chansons qui consolent:

Ils vivent dans les steppes
Bourdonnent comme des guêpes
Ils dorment sous des souches
Bourdonnent comme des mouches
Qu'ils soient moches ou bien hideux
Pourvu qu'ils rentrent chez eux

C'est parfois moins subtil, mais parfois il faut être clair:

BREJNEV, VA TE FAIRE FOUTRE, CONNARD !

et comme les souvenirs ne sont pas tous rattachés au contexte, on fait comme ailleurs, à savoir des conneries comme écrire NETTOIE TA CAISSE sur la poussière des voitures.

Ourednik se souvient de tout un tas de trucs drôles, mais de beaucoup d'autres qui l'étaient beaucoup moins et dont il faut rigoler quand même. Comme de cette propension des autorités, ou simplement des braves gens, à ne pas supporter que ces bandes de jeunes aux cheveux longs s'appuient sur les rampes d'escalier (on est au pays de Kafka, oui ou non ?). Comme de se souvenir que le nombre croissant de drapeaux rouges avec faucille et marteau le faisait de moins en moins sourire.

Sans oublier le rôle important du sport, le hockey sur glace en l'occurrence, grande fierté nationale, surtout lorsque la redoutable équipe tchèque colle une trempe à la non moins terrible équipe russe deux fois d'affilée, et qu'on peut alors chanter le nom du coach soviétique à gorge déployée:

V'LA TARASOV QUI DEPERIT -
DEMAIN MON GROS, C'EST LA SIBERIE !

Mais tout n'est pas drôle, loin de là. La mémoire a aussi cela de terrible qu'elle n'efface pas comme on veut même les âneries qu'on vous a appris de force: chansons à la gloire du parti, à la gloire de Lénine, grands discours fédérateurs autour de la disgrâce de ce traître de Dubcek et de sa clique néo-impérialiste.
C'est quand même un bouquin triste, au fond, sur tout ce temps perdu, toutes ces vies gâchées, toutes ces stupidités supportées au nom d'une idéologie, - si c'en était seulement une ! - et qui sommeille aujourd'hui au fin fond d'une des grandes bennes de l'Histoire. Mais, c'est plus fort que lui, Ourednik ne peut pas s'empêcher de faire jaillir le rire et le grotesque avant tout le reste. N'a-t-il pas traduit en tchèque (total respect) Raymond Queneau, Samuel Beckett, Alfred Jarry ou Rabelais, quand même? D'ailleurs, en parlant de Rabelais, le jeune Patrik baisa pas mal, et en de nombreux endroits qu'il inventorie avec une certaine gourmandise. Avec, pour conclure, cette chansonnette admirable, à retenir par coeur pour une prochaine fête en salle de garde: A pleine bourre, bourre, bourre / Y a des poils autour !  Quelle verve, nom d'un p'tit Lénine !



Allez, une petite dernière, pour finir:

Je me souviens d'une blague: sur le Pont Charles un type est en train de dégueuler dans l'eau, penché au-dessus de la balustrade. Un autre type s'approche, lui tapote l'épaule, et dit: "Monsieur, je suis entièrement de votre avis."


Signé: RongeMaille

06/09/2018

UN RUBAN AUTOUR D'UNE BOMBE de Rachel Viné-Krupa et Maud Guély

« Un ruban autour d’une bombe » c’est ainsi que Breton parlait de Frida Khalo ! C’est aussi le titre de ce très bel ouvrage illustré, réédité tout récemment, dont les auteur.e.s sont  Rachel Viné-Krupa côté texte (veuillez noter qu’elle a consacré sa thèse de doctorat à Frida Khalo) et côté illustrations c’est Maud Guély qui signe les merveilles de cet ordre-là.


Un ruban autour d’une bombe est paru en 2013 puis réédité juste avant l’été par les éditionsNada et qui dit éditions Nada dit large place laissée aux contre-cultures, aux émancipations, au féminisme !

Consultez donc leur catalogue vous avez tout à y gagner, qu’on se le dise !

Crédit Maud Guély
Du coup, quand j’ai vu que la biographie illustrée de Frida était en cours de réédition je me suis jetée littéralement dessus et comme j’ai bien fait, croyez-moi, comme j’ai bien fait.

Enfin il est permis d’appréhender la légende d’un point de vue historique, enfin, il m’est expliqué en quoi sa garde-robe fait partie intégrante de son œuvre et en quoi c’est un travail unique dans le monde des arts.

Crédit Maud Guély
Les auteur.e.s ont construit leur travail en deux temps : une première partie qui présente une biographie complète de l’artiste et qui permet aux néophytes de situer et de connaitre les différentes étapes de la vie de Frida. Et puis une seconde partie passionnante qui, elle, va permettre de prendre toute la dimension sociologique, politique et identitaire de cette femme hors du commun au travers de son style vestimentaire !

En refermant l’ouvrage, évidemment on comprend mieux encore la dimension poétique et la métaphore textile du titre emprunté à Breton.

Un ruban autour d’une bombe est ce genre d’ouvrage que l’on va rouvrir des dizaines de fois, pour y scruter les détails des illustrations, pour y relire la destinée de Frida et y comprendre enfin et en plus grand à quel point elle a su dire l’oppression que les hommes exercent sur les femmes, l’accouchement, l’avortement, la mutilation, l’appareillage orthopédique à travers ses œuvres picturales ! Une subversive comme je les aime ! Une avant-gardiste comme on n'en fait plus.

Des habits pour dire tout à la fois, le marxisme, une bisexualité assumée, le Mexique (entendez par là toute l’importance de cette fierté nationale au cœur des polémiques post-révolutionnaires d’alors) le tout sans jamais omettre la culture mère, racine de cette terre, la sienne : Frida c'était tout ce courage-là, cette voix-là, cette immense source d’influences pour les enfants que nous sommes ! Et ce dans bien des milieux. Et Rachel Viné-Krupa et Maud Guély sont celles qui ont su lui redonner place et sens !
Bravo. 






04/09/2018

DANS SON JUS - VOYAGE SUR LES ZINCS de Cendrine Bonami-Redler & Patrick Bard

On les imagine très bien tous les deux, dans un de ces bistrots parisiens qu’ils affectionnent tant, encore “dans son jus” comme le formule si joliment leur carnet de voyage “sur les zincs”, elle ayant étalé son matériel, feutres et carnet de croquis, à côté de son grand crème, sur une table d’angle, piquant la curiosité du patron et des habitués du lieu, lui un ballon de rouge à la main, circulant de l’un aux autres, glanant anecdotes et vérités définitives au cours de conversations décousues, ou bien assis à ses côtés, remuant sa boisson en même temps que ses souvenirs, le silence à peine perturbé par le percolateur et le crissement furtif du feutre sur la feuille Canson.

C’est qu’à l’heure des fermetures, démolitions, relookings et autres starbuckeries (objet d’un excellent documentaire :
  https://www.arte.tv/fr/videos/073442-000-A/starbucks-sans-filtre) ils ont réussi à dénicher à Paris et sa proche banlieue une soixantaine de ces rades, troquets, caboulots et autres estaminets à l’ancienne où il fait bon créer sa soif et étancher ses souvenirs.

Alors que l’illustratrice, crayonnant rapidement tables, chaises et déco murale, ne représentant ni patron, ni serveur, ni client, se focalise sur le coeur du réacteur, le bar, le comptoir, le sol alentour (du carrelage, forcément du carrelage) dans une ode au Formica, au bois patiné et à l’inamovible tireuse, l’auteur peuple ces univers d’anecdotes personnelles touchantes, de références historiques savoureuses, de scènes vécues de la bohème artistique et intellectuelle, de bande-son et de portraits de proprio, de brèves de comptoir et d’évocation des gogues, dressant par là-même l’épopée kaléidoscopique des cafés parisiens.
Même si ses courts textes n'en sont pas dénués, on aurait juste aimé voir évoquer un peu plus cette gouaille et ce panache popu indubitablement liés à ces lieux où l'on aime jacter autour d'un bon jaja.

“Ne demandez pas un mojito au "Petit Choiseul”, c'est pas le genre de la maison. On y sert plutôt des bières comme la Gallia, brassée à Pantin, ou la Sabetz au goût de litchi. Puisqu'on vous le dit ! Il y a peu, l'endroit était encore un boui-boui qui servait des plats cuisinés chez Agrigel. Mais le nouveau maître des lieux a requinqué le décor fifties de cet estaminet en lui donnant un supplément d'âme.“

Enfin, félicitations, une fois de plus, au remarquable travail de l'éditeur.

Signé: Lolqat

30/08/2018

MANUEL DE SURVIE A L'USAGE DES JEUNES FILLES de Mick Kitson

En refermant le bouquin, on est quand même pris par une certaine gêne: qu'a-t-on lu exactement ? Une nouvelle variante de survival post-apocalyptique comme il nous en tombe dix par mois, un drame édifiant de plus sur la misère sociale et affective des prolos aujourd'hui, un roman vengeur sur l'innocence bafouée des petites filles, qui se feraient justice elles-mêmes ? Pour y voir clair dans cet enchevêtrement de pistes, et ne pas se laisser berner par l'émotion bien réelle que déclenche le roman chez son lecteur, - c'est une de ses grandes qualités comme son plus grand défaut, voilà un romancier qui n'a pas peur des sentiments et du mélodrame -, il faudrait le synthétiser en prenant son titre au pied de la lettre: Manuel de survie à l'usage des jeunes filles, c'est exactement ça. 

Sal s'est donc enfuie du domicile maternel avec sa petite soeur, Peppa. Un plan mûri de longue date dans la tête de Sal et qui trouve son origine dans cette certitude que jamais, au grand jamais, le petit salaud qui vit actuellement avec leur mère ne fera à Peppa ce qu'il lui a fait durant toutes ces années. Une sacrée débrouillarde, cette Sal. Après avoir méthodiquement piqué des billets dans les poches de sa mère, toujours saoule, et de son beau-père, toujours défoncé, avoir acheté du matériel de survie d'excellente qualité, bottes, coupe-vents, couteau Bear Grylls, avoir passé des heures sur le net à apprendre à poser des collets, à dépiauter un lapin, plumer un faisan, faire cuire des racines, tirer des filets de truites, savoir quel bois utiliser pour une bonne flambée, construire un abri pour se garder du vent, appendre à se construire une cabane vivable même en hiver, Sal et Peppa sont parties loin, très loin, de la banlieue grise de Glasgow jusqu' au coeur des montagnes des Highlands, rien que ça.


Curieux bouquin, en vérité, qui n'hésite pas un instant à installer nos deux débrouillardes dans des situations terribles et à rendre crédible l'impensable: la survie tranquille de deux petites filles dans des conditions extrèmes. Le lecteur attentif pourra toujours tiquer sur l'irréalisme complet des situations, et le livre pourra faire persifler celles et ceux qui ne verront pas qu'il s'agit là d'un conte: deux chaperons rouges, une bonne fée: Ingrid, une vieille originale, médecin à le retraite, qui vit seule au fond des bois depuis des années et connait le secret des plantes médicinales. Un monstre: cet énorme brochet qui manque d'emporter la main de Peppa lors d'une partie de pêche homérique. Un prince charmant, aussi: ce jeune homme fringant qui sera un des rares à les surprendre dans leur repère lors d'une balade à ski, beau comme un astre, l'homme rêvé.

Et le loup de la fable, qu'en est-il ? Là encore, Sal n'aura rien laissé au hasard: la veille de leur départ, elle a pris soin d'enfermer leur mère à double-tour dans sa chambre, d'attendre que Robert s'écroule pour lui régler son compte. On n'appellera pas un pédopsychiatre à la barre pour savoir ce que Sal commet alors relève ou non du chimérique. Car son geste, pour sauvage qu'il soit, n'en reste pas moins ce geste vengeur sans lequel le cours de son existence n'aurait pu prendre cette tangente vers le merveilleux.
Mick Kitson est lui-même un auteur singulier: ancien musicien, journaliste, professeur d'anglais, aujourd'hui joueur de banjo, cultivateur de framboises et constructeur de bateaux (!!! ne riez pas, c'est sa bio qui le dit), on sent qu'il a pris le temps de rêver à son histoire en prenant le parti de ne pas se laisser empoisonner par des excès de réalisme. On aurait aimé que les défunt(e)s Bruno Bettelheim (grand psychanalyste d'ogres et de fées devant l'éternel) ou Angela Carter (l'auteur de La compagnie des loups, experte en hybridation folle de genres littéraires) nous en touchent un mot. 

Ce conte pour adulte, aussi truffé d'incohérences soit-il, ainsi que de certaines lourdeurs (le passé est-allemand de la vieille Ingrid posé comme un miroir aux douleurs des fillettes, un peu trop appuyé), dans cette époque de cynisme à tout-va, fait quand même un bien fou.

Signé: RongeMaille