06/02/2019

CLAIR-OBSCUR de Don Carpenter

Voici le sixième ouvrage traduit par les excellentes éditions Cambourakis du grand Don Carpenter. Le choc provoqué par la découverte en 2012 de Sale temps pour les braves, son meilleur livre sans doute, avait vite fait de convoquer un cercle fidèle d'admirateurs, - dont je suis -, et qui depuis guette la sortie de chaque nouvel inédit en trépignant.

Clair-obscur fut son second roman, publié aux Etats-Unis en 1967. Bon sang, je n'étais même pas né... et considérant l'effet procuré par sa lecture, on ne tergiversera pas longtemps: les livres de Carpenter se retrouvent direct sur l'étagère des grands classiques modernes de la littérature américaine. Comme Sale temps pour les braves, Clair-obscur s'apparente d'entrée à un roman noir. Avec un personnage central, Irwin Semple, qui retrouve sa liberté après dix-huit années d'internement entre prison et établissement psychiatrique. Semple, vilaine peau, les dents jaunies et tordues, a également beaucoup de mal à s'exprimer et à se faire comprendre; sa diction est aussi décousue que sa façon de marcher est désordonnée bref, Semple a tout du déficient mental. Un des psychiatres qui s'est occupé de lui trouve que malgré les apparences, il n'est pas si débile que ça. C'est à voir...

"Semple n'était ni fou ni idiot, même s'il lui arrivait de passer pour l'un ou l'autre, ou les deux, mais de fait, il n'était pas non plus sain d'esprit au sens habituel du terme."

Revenu dans la "vraie vie", de retour dans la petite ville qui l'a vu grandir, les services sociaux vont lui trouver un job, un petit appartement. Mais cet endroit est peuplé de très mauvais souvenirs, surtout de ceux que Semple a littéralement balayé de sa mémoire. Ce pour quoi, justement, il a passé tant d'années à l'ombre.

L'art du romanesque selon Carpenter est saisissant. Contrairement à ce que l'intrigue laisse supposer, son style est aux antipodes de l'écriture "hard-boiled". Au contraire, il déroule des phrases très longues, parfois sur un paragraphe entier, qui essore jusqu'à la dernière goutte chaque situation, chaque pensée des protagonistes. D'ailleurs, il faudrait comparer ce style avec celui, tout en concision et en ellipses de son ultime roman Un dernier verre au bar sans nom pour comprendre à quel point l'écrivain évoluera au fil du temps. Semple a beau être un des personnages les plus insaisissables parmi tous ceux imaginés par l'auteur, c'est au prix de ce démantèlement intime qu'on finira par comprendre, dans les dernières pages déchirantes où on assiste à l'écroulement intérieur de ce pauvre type, ce que Irwin Semple était vraiment.

La moitié des chapitres nous racontent l'adolescence de Semple, ces années lycée où, moitié bête de foire, moitié souffre-douleur attitré, Semple aura vécu un enfer d'humiliations et de douleurs qui l'auront, comble de l'horreur, au moins fait exister aux yeux de ceux dont il espérait devenir l'ami. Oubliez Happy days et American Graffiti, Don Carpenter nous montre des adolescents livrés à eux-mêmes, pourris jusqu'à la moelle, dans l'Amérique de l'après-guerre. Pas de pitié pour les losers.

Don Carpenter nous livre alors parmi les pages les plus dures de son répertoire: vous ne regarderez plus une bille de billard de la même manière après avoir lu Clair-obscur par exemple, ça je peux vous l'assurer.
Après vous être dit que peut-être, cet auteur se trouvait quelque part entre le roman "social" désespéré de David Goodis et la clairvoyance désespérante d'un John Cheever ou d'un Richard Yates, - en plus de rendre un hommage appuyé à celui qui, le premier sans doute dans la littérature U.S. a rendu justice aux laissés pour compte du grand rêve américain, John Steinbeck - le roman fait une de ces brusques embardées dont l'écrivain a le secret, et qui laisse le lecteur presque éberlué, s'attardant sur tel personnage secondaire pour nous abandonner à un autre sorte de désespoir. Le cœur du livre n'était donc pas l'enfer intérieur du pauvre Irwin Semple, mais peut-être celui de Harold Hunt, persécuteur d'Irwin dans leur jeunesse, aujourd'hui époux infidèle et amant perdu. Peut-être celui de Rosemary, célibataire à la ramasse qui a sans doute tout raté de sa vie, qu'elle a traversée tel un fantôme.

Une fois encore, on reste complètement interdit devant le fait que les éditeurs français soient passés si longtemps à côté d'un écrivain pareil. Ne faites pas la même chose, allez-y, foncez !

Signé: RongeMaille

21/01/2019

LINCOLN AU BARDO de George Saunders

Il est sans doute ce qui se fait de plus rare et de plus précieux dans la littérature aujourd'hui: un acrobate qui n'a peur de rien, une tête brûlée en même temps qu'une tête bien faite qui cherche inlassablement une 27eme lettre à notre alphabet littéraire. Des comme lui, il s'en trouve encore mais il faut bien les chercher. Il s'appelle George Saunders, vous ne le connaissez certainement pas, mais chez lui aux Etats-Unis, il est un de ces writer's writer comme Tom Drury, John Gardner ou David Foster Wallace auquel ses collègues de plume vouent une admiration sans faille. Cet homme vient de publier son premier roman, Lincoln au Bardo qui vient de décrocher le Man Booker Prize et là on espère: si un jour les jurés des prix Goncourt, Fémina et autres sacraient ce type de livre chez nous, on pourra peut-être commencer à rêver à ce que la grande littérature soit portée, un jour, au plus haut par nos lobbyistes germanopratins préférés.

Dans ce pays d'incultes chevronnés que sont les Etats-Unis, ces ploucs décérébrés qui ont porté Trump au pinacle, le dernier livre de George Saunders s'est vendu à plus de 600 000 exemplaires. Alors que chez nous, dans la France Éternelle d'Emmanuel Macron, cet érudit si distingué, dans la France de Ronsard, de Proust et de Céline aussi, un certain Ouélbec, nouveau phare de notre excellence culturelle, va en placer, peut-être, un peu plus de la moitié.

Si vous recherchez de la TRÈS grande littérature, il va falloir regarder de l'autre côté de l'Atlantique, cette fois encore. Ceux qui me connaissent savent à quel point son précédent recueil de nouvelles, Dix décembre, reste à mes yeux avec la découverte tardive de Lucia Berlin ou du mastodonte de Ken Kesey Et quelques fois j'ai comme une grande idée, une des quelques bornes essentielles de ces dix dernières années de lecture.

Saunders est un nouvelliste avant tout. On ne saurait trop vous encourager d'ailleurs à sauter à pieds joints sur Pastoralia, Grandeur et décadence d'un parc d'attractions et ce fameux Dix décembre pour vous en rendre compte par vous-même: en plus d'être un pourfendeur acide des travers consuméristes de ses contemporains, ce type est un fou, ce type est un monstre littéraire.

Nous n'allons pas nous énerver sur le fait que cinq ou six de ces livres n'aient pas encore été traduits, mais parlons un peu de ce Lincoln au Bardo: premier roman de Saunders, une forme qui semble-t-il l'intéresse beaucoup moins que le format court et pour cause; il faut voir ici comment il déjoue les règles du "grand roman américain" (situations multiples, nombre de personnages pléthoriques, action se déroulant sur des générations) au gré de son érudition joueuse et de ses envies, surtout, de démembrer la narration au fil d'une structure... inédite. Et délirante.

D'abord, l'histoire: celle, véridique, du décès du jeune Willie, deuxième fils du président Lincoln alors que la guerre de Sécession atteint ses premiers pics en termes de pertes humaines. Le jeune garçon trépasse une nuit où les Lincoln donnent une réception... et se retrouve dans ce cimetière de Washington en compagnie d'autres personnes, mortes elles aussi mais pas toujours convaincues de l'être, qui errent dans cet espace indéfini (le fameux bardo tibétain du titre), ni purgatoire ni enfer, ni paradis ni maison hantée.

Pour un George Saunders, la partie fine commence: comme dans Spoon River, grand classique des lettres américaines où les personnes enterrées dans un même cimetière parlent à tour de rôle, les morts ont la parole (quelqu'un les a comptés, il y en aurait autour de 160) mais c'est là que la malice de Saunders en rajoute: ils parlent d'eux certes mais pas que: ils prennent en charge la narration de leurs acolytes ("Il m'a raconté que...", "...dit-il"), parfois en temps réel, et il faut faire très attention car d'un coup une voix intempestive s'immisce, parfois de manière idiote ou incongrue (les morts sont comme les vivants: incultes, vulgaires, inconscients), et cela tourne parfois au running-gag: ce couple white-trash qui refuse de partir de là parce qu'ils prétendent attendre leurs enfants, alors qu'ils vont certainement aller mourir ailleurs puisqu'ils se sont fâchés et séparés d'eux depuis longtemps, et au vocabulaire très peu châtié (et sabré par des blancs inutiles, puisqu'on devine sans forcer les gros mots employés).
Saunders est un auteur facétieux: la structure de son bouquin aura beau coller la migraine à des générations d'étudiants en lettres dans les décennies à venir (c'est un pari assez peu risqué à prendre, en vérité), il se permet des saillies de potaches ou des visions tirées d'un very good trip hallucinogène qui pourra rappeler des choses aux adeptes de Timothy Leary, beaucoup moins à un juré Goncourt: ainsi Hans Vollman, un des trois "guides" du jeune Willie au bardo est doté d'une trique permanente (il en a une énorme) qu'il trimbale dans toutes les situations, même les plus dramatiques. Difficile de parler de Virgile guidant le poète Dante aux enfers dans ces conditions. Son comparse Roger Bevins III, jeune homosexuel suicidé, possède souvent, mais pas toujours, une apparence diffractée (des yeux partout, des membres en surnuméraire, des oreilles en plus...) comme un Picasso période cubiste éparpillée par une grenade à fragmentation). Le révérend Thomas, âme torturée de la bande, est sans doute le seul à savoir à peu près où il se trouve, et à reconnaître qu'il est bien mort: il a vu de ses yeux vus ce qu'on faisait aux damnés précipités aux enfers (la séquence est d'ailleurs d'un kitsch achevé), et il sait qu'il y est promis, sans comprendre pourquoi.

La littérature selon George Saunders, c'est ça: une tonne d'érudition (voir comment il "imite" les journaux et biographes de l'époque de Lincoln), un refus permanent de vouloir faire dans le pathétique et le grandiloquent (il y a toujours un détail absurde, grivois, voire un coussin péteur qui couine derrière), une imagination spectaculaire qui pourrait en remontrer à n'importe quel auteur de bande-dessinée ou de science-fiction et surtout, surtout, une facilité déconcertante à vouloir adopter les voix et les styles comme ça lui chante.

Ce qui était déjà prégnant dans ces  nouvelles, à savoir parvenir à faire croire que chaque histoire sortait de la plume d'un auteur différent, réapparaît ici: c'est sans difficulté qu'il semble passer de l'élan patriotique pontifiant au sermon de grenouille de bénitier, de nous mettre dans la peau d'un enfant paniqué par l'imminence de la mort, d'un père confronté à la perte de ce qu'il a de plus cher au monde, d'un propriétaire terrien habitué à culbuter ses esclaves dans les champs ou... dans celle d'une pauvre fille perdue qui aimait trop les garçons de son vivant, incarcérée dans une grille, dans un poêle, dans un train (dans le bardo, rien ne se passe comme ici), et dont la syntaxe se détraque dès la deuxième phrase pour ne plus émettre que des bouts de répliques et de mots.

Pas facile de parler de Lincoln au Bardo, vous l'aurez sans doute deviné... Aussi on laissera à d'autres le soin de développer la portée historique et politique de ce roman pas possible qui parlera à un lecteur américain plus qu'à un autre, de ce qui coupa les Etats-Unis en deux à la fin du XIX° siècle, et de ce qui rapproche ce traumatisme fondateur à ce même pays en 2019.

On en parlera pas ici, parce que si ça se trouve, on pourrait encore continuer TRÈS longtemps à en discuter quitte à ne plus pouvoir s'arrêter. Allez vous en faire une idée par vous-même: vous tomberez peut-être de votre selle en chemin mais au moins, vous aurez lu quelque chose qui n'est pas de ce monde.

Signé: RongeMaille 

14/01/2019

NINO DANS LA NUIT de Capucine et Simon Johannin

C'est difficile de parler d'un livre que l'on a adoré prendre en pleine poire. 
Difficile. Car il faut éviter les superlatifs à n'en plus finir, et ne pas se contenter de déposer là que des passages du roman, ce qui reviendrait à ne pas faire le job. Se poserait alors et aussi la question douloureuse : "quels passages ?".

Simon Johannin je l'avais découvert en 2017 avec L'Eté des charognes, paru aussi chez Allia.
Roman virtuose récit d'une enfance dans les montagnes noires, dans les fermes ultra-modernes où les carcasses des voitures côtoient les charniers de brebis en attendant l’équarrisseur.
Où les adultes éructent et protègent les enfants de leurs bras tatoués. Ou pas.
C'était un roman organique et viscéral. Un uppercut dans nos intestins de bobos bien assis.
Johannin ne donnait aucune leçon il reposait - avec une classe au dessus de la mêlée - la question de la responsabilité des adultes dans la vie des enfants. Et ce quel que soit l'endroit où l'on naît.
J'avais d'ailleurs écrit ici-même sur L'été des charognes

Mais Capucine Johannin, elle je ne l'a connaissais pas.
Connectée à leurs profils sur les réseaux sociaux, je peux vous dire que je l'attendais, leur roman signé à 4 mains.

Et le voilà, ce Nino dans la nuit splendide. L'histoire de Nino Paradis et son grand amour Lale. L'histoire de leurs deux fois 20 ans collés au bitume, aux appartements insalubres sous-loués à des marchands de sommeil, l'histoire de cette pauvreté vraie de vraie sur laquelle on ferme les yeux. C'est l'histoire de leurs petites magouilles et de leurs grands blancs, ces fuites collées à grand coups de goulots, de petites pilules ou de lignes blanches.
C'est l'histoire de leur amour immense au cœur de tout cela.
C'est aussi la suite de cette enfance dans la ferme, en quelque sorte, des années 80/90. Ce ne sont plus les montagnes noires, mais la banlieue parisienne. Ce ne sont plus les bêtes, les chiens et les montagnes, ce sont les dealers, les esclavagistes modernes, les supermarchés qui dégueulent et la défonce d'une jeunesse qui fuit le jour.

J'ai retrouvé la matière viscérale et organique de Simon et j'y ai découvert en plus un rythme bien plus emporté, probablement un coup de Capucine.
J'y ai retrouvé cette écriture comme un port de tête altier de Simon, avec une grande dimension en supplément, celle de l'écriture qui aspire toute l'expérience contée, incontestablement la présence de Capucine. Quand la littérature prend la forme même du récit ! 

Simon et Capucine ont réussi le tour de force de planter de la poésie partout, du macadam aux rails de coke, des sérieux emmerdements aux corps qui se serrent pour lutter contre la faim.

C'est magistral, puissant et sombre autant que solaire. Voilà, le superlatif arrive en courant, cela veut dire que vais m'arrêter là.
Acheté à 18h et terminé à 3h du matin. Qu'est ce que je peux ajouter ?

Nino dans la nuit est sorti accompagné du clip du collectif Contrefaçon !





05/01/2019

ZERO TONINE de Michel Wellbeck (jusqu'à la page 191)

A la vérité, on n'est pas déçu. D'abord il y a les chiffres: plus de 300 000 exemplaires qui sortent des rotatives d'un coup, ça vous pose un auteur à défaut de vous poser un homme, quand même: ça en fait, de l'huile de coude et du bilan carbone, mais c'est pas grave. On va exhiber la GROSSE exhibition du petit Michel encore longtemps pour prouver que le monde  de l'édition se porte très bien, c'est une aubaine, c'est du nanan, donc c'est... c'est... c'est ?... de la littérature.

Niveau littérature, ça ne commence pas très bien: on répertorie dans le premier chapitre un nombre considérable de répétitions et de termes homophobes peu amènes qu'on ne citera pas dans le supplément littéraire du Monde et qui font kougloff, quand même: Michel se défend d'être pédé. C'est pas parce qu'il est petit, pas beau, fourbu de médocs et accro au porno qu'il va abdiquer: dans ce roman-là, il se prénomme Florent-Claude. C'est ridicule, il en fait même toute une affaire au début et puis pouf ! ça disparaît au bout de quelques pages. On n'en parlera plus (du moins jusqu'à la 191, là où je me suis arrêté, à moins que j'ai lu trop vite). D'ailleurs, Florent-Claude, qu'on appellera Michel pour plus de commodités,, se décrit comme un type aux traits virils, à la queue assez importante capable d'une belle endurance (mais ça, c'était dans le flash-back). De la même manière, sa façon de nous expliquer qu'il racontera tel truc plus tard, qu'il faudra qu'il nous explique telle chose s'il y pense nous indique que, peut-être, Michel n'a pas fait de plan non plus, au départ.
Pas grave, Michel a du talent, c'est indéniable. Nonobstant une manie agaçante d'aller titiller le bobo et le mélenchoniste de base comme d'autres des siècles avant lui cassaient les couilles au bourgeois (Michel, tu te trompes de cible, mais c'est rien, continue, on t'aime bien), là où Michel est très bon c'est dans la dégringolade. Et dans dégringolade, j'entends digression, écriture en roue libre, franc-parler et divagations stylo en main et là, l'écrivain arrive. C'est ici que je me suis arrêté, fatigué: lorsque Michel égraine par le menu l'histoire de ses histoires d'amour importantes.

Quand il est émouvant, Michel est très bien. On ne le confond plus avec Florent-Claude (c'est ridicule, enfin, Michel... demande à Flamm' de pilonner les premiers tirages et réécris-nous tout ça, t'es capable de beaucoup mieux !)

Lorsqu'il parle de l'enterrement de ses parents (de roman, qui se sont donnés la mort ensemble), il est capable de balancer des mots qui claquent:

"Le prêtre m'avait un peu énervé (...) quand il est mis en présence d'un cas d'amour authentique un prêtre ça ferme sa gueule, voilà ce que j'avais envie de lui dire."

Eh ouai, pas mal...
Mais à la page 191 donc, là où on se sera arrêté ce soir, avant de reprendre demain, ou après-demain, voire jamais si le cœur nous en dit, il n'était question que d'antidépresseurs qui font tomber la zigounette, du souvenir transit de pipes royales, et d'une certaine maîtresse japonaise qui adorait lui faire de menues infidélités lors d'énergiques gang-bangs que Michel analyse en véritable expert certifié youporn. C'est un peu sa limite.  On a dit "japonaise" d'ailleurs, pas "chinoise", et c'est là que tout est dit (ou rien): Michel est un peu gros con, aussi.

Page 191 donc, tout le monde descend. On remontera peut-être demain, allez savoir. On vous tiendra au courant.

D'ici là (et j'en suis sûr, Michel vous encouragera avec moi): faites (ou lisez) autre chose.

Il est mauvais que des aimés parlent la même langue, il est mauvais qu'ils puissent réellement se comprendre, qu'ils puissent échanger par des mots, car la parole n'a pas pour vocation de créer l'amour, mais la division et la haine (...) .

Il y a ça, glissé entre quelques considérations sur l'avenir de la culture de l'abricot en Roussillon, l'élevage des poulets de batterie, la pornographie zoophile et la certification AOC du Livarot.

Qu'est-ce-que vous voulez que je vous dise de plus ?

Signé: RongeMaille

17/12/2018

LA PETITE ENCYCLOPÉDIE ILLUSTRÉE DES ANIMAUX de Maja Säfström

Je vais, tout d'abord, un peu vous parler des éditions Rue du Monde qui éditent ces 2 superbes documentaires (et plein d'autres). Cette maison d'édition a été créée en 1996 par l'auteur Alain Serre, leur leitmotiv "Offrons le monde aux enfants, du beau et du sens pour grandir libres". Ça envoie quand même hein ! C'est une maison d'édition militante et engagée où l'on peut trouver certains des grands noms de la littérature jeunesse (Pef, Novi, Zaü, Piquemal...). Leur premier livre qui est encore leur meilleure vente aujourd'hui est Le grand Livre des droits de l'enfant et leur livre d'utilité publique qui devrait être dans toutes les librairies et bibliothèques Travailler moins pour lire plus (ça vend du rêve quand même). Enfin bon vous l'aurez compris, Rue du monde a vraiment un catalogue génial et original à découvrir de toute urgence.
C'est d'ailleurs en feuilletant leur catalogue que j'ai découvert La Petite Encyclopédie illustrée des animaux qui vivaient autrefois sur la terre et La Petite Encyclopédie illustrée des animaux les plus surprenants écrites et illustrées par Maja Säfström, et le moins que l'on puisse dire c'est que ces documentaires ne ressemblent à aucun autre ! Ils sont dessinés au feutre noir, des dessins pas foncièrement réalistes mais jolis et poétiques, il y a très peu de texte, mes les anecdotes sont drôles et originales et vous (oui vous !) apprendrez sans aucun doute plein de choses grâce à ces petits livres. Vous ne me croyez pas ? Connaissez-vous le Sharovipteryx ? Le Gerrothorax ? Le Quetzacoatlus ? Savez-vous de quelle couleur sont les dents d'un castor ? Non ?! LOSERS, allez acheter ces livres pour enfin briller pendant vos soirées raclette ou pour enfin décoller vos enfants de leur smartphone pour maternelle !
L'auteure et illustratrice Maja Säfström est également architecte. Cette jeune suédoise vit à Stockholm où elle tient un atelier-boutique qu'elle alimente de son travail et des millions d'idées qui traversent sa jolie tête blonde.
Signé 


07/12/2018

MEMOIRES D'UN RAT d'Andzrej Zaniewski


Vous n'avez jamais entendu parler d'Andzrej Zaniewski mais lui vous connait parfaitement. Il sait que vous êtes de la même race que lui et que vous ne voulez pas toujours l'admettre. Ecrit à la fin des années 70, ce livre fut une première fois édité en France au milieu des années 90, et j'en gardais un souvenir de lecture tellement puissant que je me suis demandé un certain temps, en tournant autour comme un chat auprès d'une souris à la patte cassée, si j'allais y retrouver ces mêmes impressions.

Des impressions ? Des sensations plutôt, des odeurs, des bruits, des éclats de chaleur et de lumière, des peurs, des éclairs de douleur et de jouissance momentanés, ces Mémoires d'un rat sont écrites comme le journal intime d'un rat crevé, de la naissance jusqu'à son inévitable trépas, une histoire écrite non pas par un fou mais par un innocent, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. Un innocent qui sera victime, bourreau, proie, chasseur, âme sauvage comme cette toute petite chose blottie dans un coin et qui couine en attendant le coup de grâce.  Il ne porte pas de nom, mais sa vie nous est racontée à la vitesse sidérante d'un page-turner. Ce livre, c'est Game of thrones au fin fond des égouts dans n'importe quelle ville du monde: fornication, naissance, faim, chasse, meurtre, inceste, anthropophagie, massacres, ce rat tuera son père, engrossera cent fois sa mère, verra périr des centaines de ses ratons, parfois les mangera par pure rage ou par nécessité, échappera à mille morts tendues par les hommes. Et il y a les chats, les rapaces, les chiens et .. les rats.

Zaniewski ne situe rien. Il montre les hommes tels qu'ils sont: cruels et opiniâtres, experts en pièges et inventifs en cruauté. Ils plantent des têtes de poissons empoisonnées un peu partout, parsèment les coins de cave de tranches de lard pendus à des bouts de ferraille qui leur brisent les reins, ébouillantent les rats piégés en rigolant. Des hommes qui se font dévorer par les rats lorsqu'ils sont isolés et trop faibles. Des hommes qui cherchent à attraper les rats pour les manger parce qu'il n'y a plus ni pigeon, ni chien ni chat à dévorer. Allez savoir s'ils ne se mangent pas entre eux, ces humains...

Ce qui est raconté dans ce chef d'oeuvre, qui a d'ailleurs eu bien des problèmes avec la censure à sa parution, et fut taxé à maintes reprises d'oeuvre immorale, a beau être éprouvant, ignoble, la véritable horreur surgit de cette acceptation qui finit par ouvrir les yeux du lecteur que Mémoires d'un rat ne parle que de nous, au final. Idée géniale qu'a eu Zaniewski de mélanger la destinée de cette engeance putride, de ces nuisibles à éradiquer à nos mythologies: ce rat nous rappelle à Ulysse, à Oedipe, à Sisyphe comme au Diable en personne. A moins qu'il ne soit, allez savoir, une incarnation christique de plus. Moment génial où les rats se figent dans cette ville portuaire à l'écoute d'un joueur de flûte qui ouvre ses fenêtres chaque soir. Et les rats cessent de courir, de chasser et de fuir pour l'écouter sous les réverbères. Mais en temps de guerre, un homme qui fait de la musique par plaisir n'est pas un homme: il se fait tabasser à mort par ses voisins. 
Cet instant étrange, et magnifique, où l'animal vient se poser contre la main de l'homme mort dont le jeu l'a enchanté, sans même songer un instant à le dévorer, est un de ces moments rares où un artiste vous montre combien l'art, par instants, peut importer plus que tout le reste. Et dans la catégorie joueur de flûte, parole de rat, Zaniewski est l'égal des plus grands. 

Signé: RongeMaille   

23/11/2018

WILD SIDE de Michael Imperioli

New York, 1977. Matthew, 16 ans s’installe avec sa mère dans un immeuble cossu de Manhattan. Pour lui qui n’a connu jusqu’alors que le Queens, la vie du côté de la 52ème rue a tout d’exotique. Deux rencontres vont le marquer pour toujours : la première avec sa rock star de voisin, qui n’est autre, vous l’aurez compris, que Lou Reed. La seconde avec une camarade de lycée, Veronica, personnage fascinant, sorcière autoproclamée, dont Matthew va tomber amoureux. C’est auprès de ces deux personnages en marge que Matthew va faire la connaissance d’un étrange milieu où se côtoient paumés, camés, prostituées, artistes et transgenres.

Nul besoin d’être un fan absolu de Lou Reed pour apprécier à sa juste valeur Wild Side (dont le titre original est The Perfume Burned His Eyes, tiré des paroles de la chanson Romeo Had Juliet). Je n’ai moi-même jamais fait rien d’autre que d’écouter - souvent en boucle - l’album Transformer. C’est ma seule connaissance de l’œuvre de Lou Reed, un peu mince, mais suffisante pour entrer pleinement dans l’histoire. Certes, ce roman d’apprentissage est sans aucun doute écrit par un admirateur de l’artiste, Michael Imperioli (acteur connu pour avoir incarné Christopher Moltisanti dans la série Les Sopranos), mais l’histoire est portée par Matthew, ado timide qui aime écouter Wish You Were Here de Pink Floyd, qui ne connait pas ou peu la musique de Lou Reed. D’ailleurs, s’il est dès le départ fasciné par ce personnage atypique, il ne reconnait pas immédiatement le chanteur. C’est déjà un bon point de départ : merci M. Imperioli de n’avoir pas créé un insupportable fan de base comme héros de l’histoire. 

Et c’est la force de ce livre : les personnages sont attachants. Matthew est un héros passif, un peu timide, parfois à la limite de l’inconsistance par sa façon de ne jamais vouloir s’imposer, mais c’est justement cette limite qui est intéressante, car on le sent toujours sur le point de glisser de l’autre côté. Savoir s’il va rester spectateur de cette faune, et dans quelle mesure ce qu’il découvre va le toucher, m’a tenu en haleine. Matthew attend, observe, se laisse porter, et attend encore. Ce qui compte à ce moment pour cet adolescent très seul, c’est simplement d’être avec ceux qu’il vient de rencontrer. 

Avec Lou d’abord, personnage qui n’en fait qu’à sa tête, instable, cruel et égoïste, mais aussi tendre, blagueur, touchant, voire protecteur. A sa façon. Entre eux l’accroche sera immédiate. Matthew le dit : « J’étais soudain devenu l’une des rares personnes à qui il faisait confiance ». 

Avec Veronica ensuite. Vénéneuse et insaisissable Veronica, qui ne cesse de le fasciner. « Je l’aurais suivie jusqu’au fond des égouts jusqu’à ce qu’elle soit prête à ressortir la tête pour prendre une bouffée d’air. »

Il y a forcément du glauque dans ce livre, des choses moches. Mais il y a aussi une très grande beauté, et celle-ci réside avant tout dans les personnages et leurs relations : la relation entre Lou et son amie transgenre, Rachel, « …leur façon d’être ensemble sur la banquette me faisait du bien. Peut-être parce que ça se voyait qu’ils étaient très amoureux. » ; la mère de Matthew, volontaire et dépressive à la fois.

Il y aussi des scènes épiques et drôles, comme ce moment où Matthew, à la demande de Lou, doit livrer en camionnette un ampli de l'autre côté de Manhattan alors qu'il sait à peine conduire. J'en ai eu des sueurs avec lui, mais je me suis amusée de son équipée et de cette rencontre faite durant la livraison avec un unijambiste qui ne cesse de jurer et de hurler sur son neveu décérébré.

Une des grandes qualités du roman est d’ailleurs cette capacité à alterner des émotions différentes, de nous faire passer de l’effroi à l’amusement, de la naïveté de ce jeune homme à sa perte, de Lou à Veronica. Un joli travail qui joue sur la dualité, mais qui n’en fait jamais une analyse simpliste.

Merci encore M. Imperioli pour ce premier roman. Premier ou pas, c’est l’un des meilleurs que j’ai lu ces derniers temps. 

Alors si vous voulez savoir à quel point Matthew restera marqué par ses rencontres, si vous voulez comprendre pourquoi l’auteur a choisi comme épigraphe un passage tiré de l’Amant de Margueritte Duras, et quel en est son sens, si vous les fans, vous voulez savoir pourquoi ce livre aurait pu tout aussi bien s’intituler The Blue Mask, titre d’une chanson publiée en 82, enfin, si vous voulez vous plonger dans le New York des années 70, lisez Wild Side.

Signé: La Tangente