19/06/2017

UNE AMIE TRÈS CHÈRE d’Anton DiSclafani

Pauvres petites filles riches...

Texas, 1957.

Cece Buchanan et Joan Fortier sont deux amies issues du même milieu : la classe riche de Houston, où les hommes ont fait fortune grâce à l’économie florissante du pétrole.
Elles se connaissent depuis toujours et semblent avoir tout partagé, jusqu’aux secrets les mieux gardés.

Cece, jeune épouse et mère d’un petit garçon, est sage, discrète, et totalement dévouée à son amie, alors que Joan est l’absolu opposé : aventureuse, solaire et égoïste, elle ne semble vivre que selon ses propres intérêts. Allant de fête en fête, et d’amant en amant, sa vie ressemble à celle de ces stars hollywoodiennes qu’elle admire. Elle s’éloigne peu à peu de Cece, qui s’inquiète, s’interroge, et revient sur le passé : qui est vraiment Joan Fortier ? Elle ne le sait plus. Mais l’a-t-elle jamais vraiment su ?

Pour obtenir des réponses à ses questions, Cece va s’accrocher à cette amitié coûte que coûte, et suivre Joan dans toutes ses extravagances. Quitte à mettre son mariage en péril.

Au premier abord, Une amie très chère n’avait pas grand-chose pour me plaire. Il est vrai que mes lectures m’entrainent généralement dans le monde des paumés et marginaux en tous genres plutôt que vers les histoires de femmes qui n’ont connu que le confort d’une vie où tout leur était servi sur un plateau. Ou dans un seau à glace. Ce qui est le cas de nos deux héroïnes.

D’autant plus que le nom d’Anton DiSclafani ne me disant vraiment rien, je suis allée faire une recherche concernant les précédents ouvrages de cet auteur, et je suis tombée sur ce titre : « Le pensionnat des jeunes filles sages ». Aïe !!! Avec un titre aussi niais, ça commençait mal entre l’auteur et moi.
Mais je me suis dit ensuite qu’il valait mieux mettre le titre de ce premier roman sur le compte d’une erreur de jeunesse (ou de l’éditeur).

Et puis, j’étais bien tentée par une lecture « légère ». Et grand bien m’en a pris.
Car, sous ses faux airs de superficialité, Une amie très chère est tout de même bien plus profond qu’une des nombreuses coupes de champagne qui seront bues tout au long du récit.

L’alcool y est certes omniprésent, comme la fête et l’argent, mais c’est ce qui nous permet de mieux saisir la vacuité du microcosme doré dans lequel évoluent Joan et Cece. Car une fois la fête finie (The After Party, c’est le titre original), que reste-t-il ?

Beaucoup de solitude, car les deux héroïnes sont, chacune à sa façon, prisonnières de ce que les autres attendent d’elles. Et une impression de gueule de bois, renforcée par le sentiment d’une amitié qui s’en va.

Un univers luxueux et suranné, extrêmement bien dépeint (et sans doute bien documenté. Le Shamrock, lieu de prédilection des deux amies a existé), assorti d’une fine description des personnages et des tourments de la narratrice. Une intrigue qui m’a tenue en haleine tout le long du récit malgré un dénouement un peu policé à mon goût. Une jolie écriture. Et enfin des thèmes passionnants comme la condition des femmes dans les années 50, les relations entre le personnel de maison pauvre et les employeurs riches, abordés, certes en filigrane, mais avec pertinence. Voici les raisons qui m’ont rendue accro à ce livre.
Je conseille Une amie très chère à tous ceux qui : veulent se rafraîchir au bord d’une piscine une coupe de Daïquiri à la main. Aiment bien les histoires de malheur des riches. Aiment aussi les histoires d’amitié qui sont des histoires d’amour. Et à tous ceux qui comme moi s’écrient parfois lorsqu’ils lisent : «Je suis sûre que ce sera bientôt un film !», et qui font eux aussi le casting dans leur tête. Pour ma part, je mets Sofia Coppola à la réalisation.
C’est ce qui est magique avec la lecture, on devient aussi producteur de cinéma !
Signé : La Tangente   

16/06/2017

LE CHIEN, LA NEIGE, UN PIED de Claudio Morandini

Il s'appelle Adelmo, il n'est plus très jeune, et il vit seul en haut de sa montagne, dans un coin quasi inaccessible et invisible des randonneurs, dans un abri qu'il appelle son chalet mais qui ne ressemble à rien. De temps en temps, lorsque les réserves lui manquent, Anselmo descend au village,- pas une petite randonnée croyez-moi -, pour se ravitailler en viandes et en vin. Le temps presse car les premières neiges vont tomber, et durer des mois entiers. Premier couac à cette routine dont l'auteur ne nous dit pas si elle dure depuis quelques années ou depuis toujours, les villageois à l'épicerie, des braves gens qui ne portent pas ce genre de traine-savate dans leur coeur, se moquent de lui: ne se souvient-il pas qu'il est déjà descendu, il y a quelques jours à peine, et s'est déjà ravitaillé pour l'hiver?

Adelmo n'est plus très jeune, c'est sûr, et c'est aussi pour cela que sa routine, on ne va pas la lui bousculer facilement. Tout juste accepte-t-il dans son giron la présence toute nouvelle d'une chien errant croisé dans sa remontée vers le chalet, un clebs particulièrement patient qui sait se faire collant, insistant, et devient très vite indispensable à son train-train. Non seulement ce chien se montre prévenant et fidèle à son égard, mais il lui parle, et Adelmo lui répond. Jamais il n'aura autant parlé de sa vie.

Adelmo a beau ne plus avoir toute sa tête, - la preuve: il était bien descendu au village la dernière fois, l'épicière avait raison -, il ne perd jamais de vue quelques principes de vie primordiaux. Comme ne jamais se laver, afin de bien garder toute sa chaleur pour lui. Et, surtout, repousser tout contact avec les humains, les tenir à distance. Débarque ensuite un jeune garde-chasse aussi collant et insistant que ce maudit bâtard, mais qu'Adelmo n'a vraiment aucune envie d'adopter, ni de mettre dans sa poche.
Ne soyez pas sûrs que le mystère qui entoure ce titre intriguant, Le chien, la neige, un pied soit entièrement éclairci au bout de votre lecture. L'histoire que nous raconte ici Claudio Morandini a beau ressembler, dans sa nature, à quelques textes de Moresco ou Rigoni Stern, il s'aventure ailleurs... Vers une sorte de réalisme déboussolé mais qui n'aurait rien de merveilleux ni d'enchanteur. Au contraire, l'auteur insiste beaucoup, et avec des mots mûrement choisis, sur la misère de son personnage, sur sa lenteur, sa saleté, sa peur du monde, sur sa perte de repères.

Au fin mot de l'histoire, qui aura bousculé notre appréhension de lecteur attentif par sa sérénité étonnante, Claudio Morandini nous assène en guise de conclusion un "CHAPITRE ULTIME L'histoire de cette histoire" qu'on aura à coeur de garder dans un coin, pour plus tard, et qui est une véritable leçon de romanesque et d'écriture:

Les histoires vraies ont un avantage immense sur la fiction: même si elles s'effilochent, s'enlisent, perdent du rythme et de l'allant, elles se terminent toujours d'une manière dont aucun cours d'écriture ne ferait jamais terminer une histoire inventée. Je ne suis certes pas le premier à jalouser cet aspect de la réalité (...) Mais je reste pantois chaque fois que l'effet fonctionne, ne fût-ce que partiellement.

Chaque histoire, chaque vie, fut-ce la plus misérable des vies, recèle des merveilles et des mystères que l'écriture est seule à même de faire voir. Celle d'Adelmo Farandola et de son chien affable en est une preuve supplémentaire. 

Sacrée découverte, vraiment...


Signé: RongeMaille

03/06/2017

LE CŒUR EN BRAILLE Pascal Ruter

 Chose promise chose due, voici quelques mots sur la fantastique, merveilleuse et époustoufifiante trilogie du Cœur en Braille de Pascal Ruter (je vous ai déjà dit que je l'adorai ?!)

J'ai eu un gros coup de cœur pour le 1er tome, Le Cœur en braille, une belle découverte (je crois d'ailleurs que j'en ai parlé à peu près tout le monde tellement j'ai adoré), une galerie de personnages hauts en couleurs et tellement attachants. Et mon Dieu Victor ! Victor et ses jeux de mots, ses petits loupés, ses bonnes intentions et ses amis. Ho oui, eux aussi valent le coup d’œil, Haïçam vénérable égyptien véritable génie aux échecs et Marie-José virtuose du violoncelle. Beaucoup d'humour (parfois qui ne vole pas très haut mais qui du coup plaît beaucoup au plus jeunes d'entre nous) et de la tendresse par camion. Une philosophie de vie que j'aime bien : "J'ai remarqué que dire n'importe quoi d'un ton très assuré est souvent la meilleure solution pour vous tirer d'un mauvais pas." Ce livre a été adapté en film.

Vient ensuite le deuxième tome  Du bonheur à l'envers (nouvellement appelé le cœur en braille trois ans avant, originalité quand tu nous tient) qui se passe avant le Cœur en Braille (3 ans donc) et là... ÉNORME COUP DE CŒUR ! Encore meilleur que le premier, j'ai ri toute seule dans le tram en lisant ce livre (et je sais de source sûre que d'autres ont fait pareil). On découvre le passé de Victor, son oncle loufoque et leurs folles aventures. Le plus drôle et le plus impertinent des tomes de la trilogie (le passage sur les témoins de Jéhovah...un régal!). La morale ? "Je me suis dit que certains sont faits pour le bord du chemin, et d'autres pour le grand milieu de la scène illuminée, et que c'était pas grave du tout."

Et enfin Le Cœur en Braille quatre ans après, le moins bon des trois, mais il est quand même chouette (que les choses soient claires). C'est vraiment sympa de retrouver toute notre joyeuse bande presque adulte (4 ans plus tard donc, c'est pour voir si vous suivez..). Victor prouve une fois de plus qu'il est un poète naïf du quotidien qui a un véritable don pour emporter tous ses proches dans de folles aventures. Pour conclure sur ce livre cette citation qui est du concentré de Victor : "J'ai l'impression que dans la vie il y a l'amour et très peu de choses autour. Comme dans une paupiette."  PRICELESS

 Pour conclure de très beaux livres touchants, émouvants, pleins d'humour, de nombreux jeux de mots et de belles leçons de vie ! Préparez-vous à une avalanche de personnages hauts en couleurs, mais aussi de petits moments qui vous rappelleront vaguement quelque chose. En plus les couvertures sont faîtes par l'illustratrice Anne Montel que j'aime beaucoup et dont on vous a déjà parlé.
Des livres qui font du bien !

Signé : 

03/05/2017

CORTEX d'Ann Scott

Sept années se sont écoulées entre la sortie de A la folle jeunesse et de Cortex. Pour certaines, pour certains, sept années à attendre un "nouveau" Ann Scott.

La patience paie mes enfants, la patience paie.

Cortex est un grand roman hommage au cinéma américain, doublé d'un roman sur notre société malade. Ann Scott toujours et encore photographe du réel, du détail, du dysfonctionnement, revient et en force s'il vous plait.

" D'où vient ce besoin de subitement gagner de la place et de tout rendre portable, à l'avenir on passera son temps à arpenter la planète avec un sac au lieu d'avoir un toit ? Et pourquoi crée-t-on autant de choses dont on n'avait aucun besoin ? Qui rêvait que sa montre paye son café ? Que son téléphone calcule le nombre de mètres parcourus  dans la journée ? Que deux cents sites différents donnent le temps de cuisson d'un oeuf à la coque ? Et qui avait besoin qu'on invente les télés HD ? La qualité de l'image est si réaliste que les visages sont devenus inregardables sur un grand écran, la moindre imperfection de la peau saute aux yeux (...) qui était en demande d'une chose pareille ?"

Nous sommes au Dolby Theater, la cérémonie des Oscars va débuter. Ils sont TOUS dans la salle, tous ou presque. Meryl Streep, Brad Pitt, Al Pacino, et j'en passe.
Et puis, il y a Russ, en régie, qui est le grand ponte de la production de cette soirée. La femme de Russ est morte il y a un mois à peine. Russ n'y est pas. Russ erre enfermé à l'intérieur de lui-même, de sa peine.
Et puis il y a Burt, qui lui déjoue les barrages de police, pour s'infiltrer à la cérémonie afin d'y enregistrer un de ses diaboliques podcasts, dont le public raffole, qu'il ne signe que sous pseudo, qu'il n'enregistre que caché derrière des masques de stars, en modifiant sa voix.

Il y a aussi Angie débarquée depuis quelques jours de France pour rencontrer un producteur afin de réaliser son premier long métrage, et enfin Jeff, musicien, nominé ce soir là à la grand messe.
Jeff et Angie on été amants, il y a de cela 20 ans, et par le plus grand des hasards, ils viennent de se retrouver. A quelques heures de cette cérémonie.

Et puis, c'est l'accident collectif, l'horreur pour toutes et tous : l'attentat.
Scott a fourni un énorme  travail de documentation quand à la mise en place des secours. On ressort de la première partie, secoués et parce qu'il s'agit d'un sujet très à vif pour nous tous en ce moment, et parce qu'elle a posé chaque personne à sa place, parce qu'elle a construit de toute pièce sous nos yeux effarés, la fourmilière des secours. Et c'est si précis, que tout résonne, Bataclan et Charlie, tout résonne.

Et puis, après CA, après CA, quoi ? Je vous le demande et Ann Scott bien mieux que moi ! Une errance, une solitude qui n'ont d'égales que l'instant de chaos collectif qui vient de se produire, une douleur à se cogner la tête contre les murs de cette société malade du spectacle, du show à tout prix, cette société coquille-vide-obèse.

"Du quinzième étage, l'horizon était incendié de grosses traînées presque rouge vif sous le vaste ciel bleu marine, brûlante, et elle songeait que finalement, sa vraie force face à sa solitude continuelle n'était pas de supporter de se coucher et de se réveiller seule tout l'année; c'était d'encaisser seule la violence presque insoutenable de cette splendeur dévorante, même si Jeff se tenait à côté d'elle, parce que faute de savoir si ce miracle de l'avoir retrouvé allait durer, elle ne pouvait pas se permettre de commencer à partager des émotions qui feraient se sentir à deux"

Alors sous la plume acérée et coup de poing d'Ann Scott on passe de l'infiniment Nous à l'infiniment Je. Du tout dehors au tout dedans. Comme dans une chanson de Bowie, comme si on otait des couches et des couches de vêtements, pour ne trouver alors que des fantômes de mères toxiques, des échos de mort voulues et données, des deuils à traîner comme autant de cadavres dans une mémoire collective.

Et elle vient nous cueillir à la fin, sur des revendications signées que l'on n'attendait pas, mais alors pas du tout, bien loin de celles de notre époque, et elle vient nous surprendre à la fin, sur des voix qui sortent du coma pour annoncer ce que l'on attendait plus. Et on referme le livre hagard, comme on sortirait d'une salle obscure après avoir vu un grand et bon film.



01/05/2017

ANARCHIE AU ROYAUME-UNI de Nick Cohn

Dans la postface dont il s'est fendu pour la réédition de ce livre, écrit il y a presque 20 ans, Nick Cohn conclut par ses mots, justement pesés et qui nous arrivent fort à propos: allez vous faire foutre.

Pourquoi en est-on arrivé là, me demanderez-vous ? C'est ce que Anarchie au Royaume-Uni vous explique, 460 pages durant, et dans un style qui vous prend, vous lecteur, pour un sac de frappe.

Lonely Planet pour taré, Guide du Routard pour fumeur de beuh,  Petit Futé à la ramasse, les mots vous manqueront, sûrement...  Ecrit juste au moment où ce grand socialiste de Tony Blair finissait de passer le peuple britannique  à la concasseuse néolibérale, voilà un bouquin dont vous pourrez prendre note, en attendant qu'il devienne une de vos références sur l'étagère Histoire de France de votre librairie préférée, dans bientôt vingt ans. Blair était au pouvoir et Thatcher pas encore morte. 

Ce que fait Nick Cohn ? Il emballe quelques affaires, se laisse traîner par sa grande copine Mary, avide de sensations fortes et de nouvelles rencontres (et de nouvelles substances), avec pour mot d'ordre d'aller taper la discute avec tout ce qui se trouve dans le caniveau. Ou à poil dans les squats sordides des quatre coins de sa Majesté. En morceaux dans les logements sociaux du Pays de Galles. Du Yorkshire. D'Irlande du Nord.  Et des Highlands. Ou simplement oublié dans un cottage du fin fond de nulle part, petits vieux et petites gens qui ne savent pas se connecter, ne savent plus où ils sont.

On n'a jamais autant bu, autant gobé de poppers, s'être autant fait de tatouages idiots, pété autant de dents, effilé autant de bas résille que dans ce livre-Angleterre-là. Et sous la pluie... 

Que vous soyez le dernier des trav', ou cette pauvre fille en talons aiguilles qui cherche à regagner son taudis sous les bourrasques, en espérant qu'il reste quelques biscuits et de la soupe en brick pour vos gamins, que vous soyez revivaliste chrétien, motard ultra-nationaliste à croix gravée sur le front (mais pas raciste,  ça non), pakistanais de la deuxième génération prêt à régler ça à coups de chaînes avec les skins du quartier, militant indépendantiste écossais ou simple fumeur de ganja, vous n'aurez rien. De la rancœur peut-être...

Journaliste gonzo à tête froide mais à la plume acerbe, Nick Cohn a pris note, et ce qu'il a vu en 1999 n'est plus. Plus rien. Un grand vide. 

Margaret, John Major, Tony, Cameron, Theresa May, quelques autres et puis voilà. This was England...
"Ce monde est en ruine. Chez les personnes âgées, beaucoup vivent dans une pauvreté abjecte. Ma fille travaille pour les services sociaux de Manchester, et parle de clients qui ont plus de 80 ou 90 ans, qui se nourrissent de pâtée pour chiens et réparent leurs vitres cassées  avec du ruban adhésif. (...) Leur vote (ceux qui ont voté pour le Brexit, Ndr) était largement symbolique: le geste stérile de gens que l'on avait systématiquement privés de leurs aspirations et presque de leurs voix. S'ils ne pouvaient plus parler d'espoir, au moins ils pouvaient dire: Allez vous faire foutre."

Nick Cohn est aussi l'auteur d'un article qui servit de base au film Saturday night fever, tout sauf une fête, un papier terrible sur la vie nocturne des rues de New York à la fin des années 70. Il est surtout celui qui a écrit ce grand bouquin sur la naissance du rock'n'roll, au titre qui résume absolument tout:

A woplopaloobop A lopbamboom.

Signé: RongeMaille  

12/04/2017

MISTER CASPIAN & HERR FELIX de William Kotzwinkle

William Kotzwinkle, ce phénomène... 
Y-en-a-t-il beaucoup, des écrivains comme lui, qui auront écrit autant de livres pour enfants, de romans de science-fiction, de romans noirs, de contes fantastiques, de nouvelles en tous genres et arpenté tous les terrains de la fiction avec pareille aisance ? Point commun à tous les éléments de son oeuvre, une décontraction de façade et un sens de la narration qui vous met illico dans sa poche. Pourtant, il y a loin entre la série pour gamins Victor le chien qui pète, le tragique bouleversant du Nageur dans la mer secrète, récit intime et pudique d'un deuil irréparable, au délire échevelé de certains de ses romans (dont Midnight Examiner, comédie slapstick sous acide, reste le sommet)... Jusqu'à ce Mister Caspian & Herr Félix qui n'est édité en français qu'aujourd'hui, trente ans après sa publication. William Kotzwinkle n'a peur de rien, et surtout pas de son imagination débordante. Jugez plutôt :

David Caspian est une star de cinéma adulée, oscarisée, un peu surmenée. La quarantaine bien sonnée, il promène son allure de dandy impeccable entre un agent spirituel mais vénal, une épouse spirituelle mais hystérique et sa petite fille de 11 ans, spirituelle elle aussi mais un peu trop maniaco-dépressive pour son âge. David s'apprête à tourner un nanard de science-fiction dans la Vallée de la Mort aux côtés d'une bombe sexuelle de vingt-cinq ans sa cadette, ce qui rend furieuse son petit bout de femme hystérique, et fou de joie son agent avide de dollars. En plus de l'âge qui s'avance et des petits bourrelets qui arrivent, Caspian a un problème de taille: il est victime de transsubtantiation de son moi intime vers un autre, dans une époque beaucoup moins confortable. Un phénomène qui va advenir de plus en plus souvent, de manière de plus en plus nette.
Cet autre lui, cet autre moi, s'appelle Félix, il est membre du parti nazi et vivote de magouilles et de marché noir en compagnie de son compère La Fouine, un as du baratin et du coup de surin. Tous deux travaillent pour le compte du colonel SS Mueller, bon vivant, homme à femmes, qui se sait dans le viseur de la Gestapo. Nous sommes en Allemagne, à l'aube de la chute du Grand Reich, à l'heure où l'on pend aux lampadaires les déserteurs et les tire-aux-flancs, que le Régime se sait acculé, et que les petits malins dans le genre de Félix travaillent à se faire des faux papiers en vue de se barrer très loin. Petit détail qui compte: Félix a été acteur de cabaret, il y a bien longtemps. Il sait jouer la comédie, connait l'art du maquillage, et sait faire semblant de boiter avec une fausse canne.

Petit détail qui compte: David Caspian a vécu en Allemagne lorsqu'il était jeune. Dans son bureau trône encore une affiche art nouveau vintage, qui date de cette période, et dont il ne s'est jamais séparée. Pas plus que ces reliques du Reich qui lui sont tombées dans les mains au fil des ans, il ne sait trop comment, et qu'il possède toujours. Dans ces rêves, dans ces phases de transe, il ne sait pas trop comment appeler ça, le colonel Mueller est incarné par un de ses amis comédien, et l'agent de la Gestapo Weiss ressemble trait pour trait à son psy, qu'il voit de plus en plus souvent ces derniers temps.
Qu'il s'agisse de crise de l'Inconscient ou du Surmoi, de schizophrénie aigüe ou de crises d'hallucination dues à l'art du dédoublement du comédien, Kotzwinkle se régale à ne pas tomber dans le piège de l'allégorie fastidieuse: Hollywood n'est pas un nouveau Reich, Caspian n'est pas un nazi qui s'ignore, mais en jouant sur les gammes d'un fantastique innocent (ce n'est pas un hasard s'il cite La Quatrième Dimension plusieurs fois), travaille plutôt sur l'art du comédien, ce syndrome complexe et contre-nature qui consiste, littéralement, à se mettre "dans la peau d'un autre". 

Plus qu'une variation autour du mythe Jekyll/Hyde comme le suggère le titre français (le titre original, The Exile, restant plus fidèle à la nature du bouquin), on pourrait plus lire ce roman comme un pastiche innocent, en plus fun, du fameux Abattoir 5 de Vonnegut qui, lui, jouait une partition autrement plus métaphorique et tragique sur un même principe narratif. 

Reste que Kotzwinkle est un Maître. Ces "glissements" d'une époque à une autre sont à faire lire à n'importe quel écrivain en herbe qui voudrait apprendre à raconter une histoire avant de jouer au petit malin avec les figures de style.

Reste que Kotzwinkle est un des plus grands dialoguistes du monde :
- ça c'est bien passé à Pittsburgh ?
- Je suis allé voir une de mes tantes qui perd la boule.
- Pour de vrai ?
- Elle reçoit des messages de la CIA.
- Mon oncle reçoit des messages dans son Sonotone. ça fait de bons dialogues parfois, je m'en sers dès que l'occasion se présente.

Reste qu'il reste PLEIN de Kotzwinkle à traduire. D'avance, merci Cambourakis, merci....

Signé: RongeMaille  


04/04/2017

LES ÉTOILES S’ÉTEIGNENT À L'AUBE de Richard Wagamese

Il y a un an, nous parvenait une traduction de ce très beau roman. L'auteur était alors inconnu en France. Il vient de s'éteindre à l'âge de 61 ans, et c'est pourquoi j'ai eu envie de parler de lui et de son bouleversant roman. Richard Wagamese est un indien Ojibwe vivant au Canada. Les Objiwés sont la plus grande nation amérindienne d'Amérique du Nord répartie sur le Canada et les États-Unis.
Les parents de l'auteur et divers membres de sa famille sont passés par les pensionnats destinés aux indiens. Je rappelle que ceux-ci avaient pour but d'assimiler les jeunes indiens autochtones à la culture euro canadienne, en d'autre termes cela équivaut à l'abandon total de leur identité et de leur culture. Les enfants étaient enlevés très jeunes à leurs familles et nombreux sont ceux qui ont subi des humiliations, des coups, des viols. A cela s'ajoutaient des conditions de vie et d'hygiène déplorables. Certains y sont morts. Et je vous laisse méditer sur la date de fermeture du dernier institut : 1996.
Pourquoi diantre tous ces rappels historiques me direz-vous. Patience j'y viens.
Tout ça pour dire que le bonhomme porte avec lui l'histoire familiale et l'envie de redonner la parole aux indiens.

Il n'est guère étonnant de retrouver également dans Les étoiles s'éteignent à l'aube une recherche identitaire.

Alors trêve de bavardages, laissez vous emporter sur une vieille jument avec le père, le fils et l'esprit de la nature pour un périple au cœur d'un paysage rude et aride.
Franklin a 16 ans. Il a été élevé par un vieil homme qui lui appris à se débrouiller avec la dureté du monde, à chasser et à se tenir digne et droit. Son père Eldon, mourant, rongé par l'alcool l'appelle à son chevet.
Il lui demande de l'accompagner pour son dernier voyage afin d'être enterré dans la montagne comme un guerrier indien.
Dans cet ultime face à face le père et le fils vont enfin faire connaissance pour arriver à une sorte de pardon ou d'apaisement pour l'un et l'autre. Pour la première fois, Franklin entend son histoire et celle de ce père absent, inconséquent, alcoolique. Il l'a toujours déçu. L'adolescent a définitivement perdu les espoirs de l'enfance et est prêt à l'affronter sans se laisser attendrir.
Eldon revient sur son lent cheminement vers l'alcool pour masquer les blessures. Sa vie d'adulte commence par une trahison maternelle dont il ne connaîtra jamais les réels motifs. Puis il y a la lâcheté, les remords, une vie âpre, une vie d'errance, de mauvais choix. Une fugace période de bonheur avec une femme aimée mais très vite là aussi une propension à tout détruire.
Richard Wagamese donne de la voix aux taiseux, aux abîmés, aux durs à cuire dans une langue simple, à l'économie.
Les mots claquent et nous enrobent dans un univers minéral et végétal.
Le vieil homme porte la parole d'une sagesse de gens simples, au plus près de la terre et d'une vie modeste.
C'est un texte auquel on se heurte, un lent cheminement au plus prêt des démons intérieurs. Une gueule de bois sur une vie chaotique. Et l'espoir peut-être d'un possible apaisement lorsqu'on a écouté, accepté et admis pour continuer son propre chemin.

Je vous souhaite un bon voyage Monsieur Wagamese et je me plais à rêver que vous êtes enterré sur une montagne comme un guerrier indien.


Signé : Fantine