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16/07/2016

LES PETITES CHAISES ROUGES d'Edna O'Brien : en librairie le 8 septembre 2016


On attendait impatiemment le nouveau roman de l'irlandaise Edna O'Brien, que l'on avait quittée en 2012 sur le somptueux Fille de la campagne*, mémoires d'une jeune fille peu rangée dans l'Irlande catholique du milieu du 20ème siècle. Depuis lors, la dame était en silence et ses lecteurs commençaient à croire que ce livre rare et précieux, véritable manifeste littéraire, avait mis un terme à son œuvre. La voici pourtant, ou devrais-je dire enfin, de retour sur la scène littéraire en cette rentrée 2016, avec un ouvrage dont Philip Roth dit qu’il est "son absolu chef d'œuvre" et que j'ai eu le privilège de découvrir avant la bataille. De votre côté, il faudra patienter encore un peu: Les petites chaises rouges, publié chez Sabine Wespieser, ne sortira que le 8 septembre prochain. Attention, événement!     

Qui est donc Edna O'Brien, s'interrogent peut-être certains d'entre vous? Née en 1930 à Tuamgraney, petit village catholique du comté de Clare, cette fille de la campagne grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique, dans une Irlande puritaine et terriblement bigote. Après des années sinistres dans un pensionnat religieux, elle entame des études de pharmacie à Dublin. En 1954, elle épouse, contre l'avis de sa famille, l'écrivain juif d'origine tchèque Ernest Gébler et s'installe à Londres. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution en Angleterre du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls, en français Les Filles de la campagne. L'ouvrage fait scandale et est interdit en Irlande, où il sera même brûlé en place publique parce qu'elle y parle de désir et de sexualité. C’est compter sans l’opiniâtreté de la jeune femme, qui décide qu’elle sera avant tout mère et écrivain et que rien, jamais, ne l’éloignera de sa table de travail. Bientôt divorcée, Edna O'Brien élève seule ses deux fils, menant une vie brillante et indépendante, entre l’Angleterre et les États-Unis. Mais si elle a quitté sa terre natale pour pouvoir écrire librement, elle ne cesse d'y revenir dans ses écrits qui, toujours, exaltent la verte Erin avec ses landes désolées, ses odeurs de tourbe, ses lacs scintillants et ses paysages noyés de pluie et de soleil. N'épargnant ni les superstitions, ni le fanatisme religieux, ni l'ordre moral d'une Irlande catholique et nationaliste, Edna construit une œuvre envoûtante, engagée, dans laquelle l'amour, les blessures et l'histoire tourmentée de son pays sont des thèmes récurrents. Elle y dépeint, de manière âpre et sensuelle, la condition des femmes irlandaises, prises dans le carcan de leur éducation stricte, tourmentées et à vif, et leurs relations frustrées avec les hommes. Sa prose lyrique, poétique et puissante, sait saisir les êtres et les choses dans leur beauté comme dans leur rudesse et nous touche au cœur.
Difficile de parler du roman tant attendu, tant espéré, de cette écrivaine irlandaise que je vénère: Les petites chaises rouges est, en effet, sa première fiction depuis dix ans. Dix longues années... Impensable! Et s'il ne dénote absolument pas dans son œuvre, Edna O'Brien tente, pour la première fois dans ce roman, une incursion en terre inconnue:  elle s'empare en effet d’un sujet d'actualité et de société brûlant, qui dépasse les frontières de la seule Irlande. Sacré défi... Ce roman fait cependant écho à certains de ses romans que je qualifierais de plus politiques, ou moins intimistes, notamment La maison du splendide isolement*, qui mettait en scène un terroriste irlandais en cavale, ou Tu ne tueras point*, histoire d’une adolescente violée et obligée d’aller se faire avorter en Angleterre. L'auteur donne ici le ton dès le titre, par ailleurs fort intrigant et que l'introduction vient éclairer: 11 541 petites chaises rouges ont été installées à Sarajevo en 2012 pour commémorer la mémoire des victimes du siège par les forces serbes de Bosnie, chaque chaise représentant une victime. Mais la phrase ne prendra tout son sens qu’à la lecture de ce roman aussi glaçant que grandiose, véritable "page-turner" comme disent les anglo-saxons, qui nous tient en haleine de la première à la dernière page...

L'histoire commence comme un conte. Tel un druide celte surgissant du fond des forêts, un mystérieux étranger, vêtu d’un long manteau noir et portant barbe et cheveux blancs, apparaît par un jour glacial dans le petit village de Cloonoila. Dès qu’il franchit le seuil de l’unique pub ouvert dans ce trou perdu de la côte ouest de l’Irlande, Vladimir Dragan suscite la fascination. La suspicion aussi, l’ancien instituteur le voyant plutôt comme un oiseau de mauvais augure qu'un saint homme, et suggérant qu’il pourrait être "une sorte de Raspoutine". Qui est donc cet homme étrange auréolé de mystère, et que-veut-il ? Originaire du Monténégro selon ses dires, le dénommé Vlad entend s’établir là comme guérisseur et sexothérapeute, même s’il abandonne presque aussitôt cette seconde casquette, prêtre et religion obligent... L'homme s'exprime avec douceur et sagesse; on lui trouve rapidement un logement et un cabinet médical, où il pourra pratiquer ses soins. Intriguée par ce docteur d’un nouveau genre et ses pratiques holistiques, Sœur Bonaventure, une nonne téméraire et fort bien nommée, se porte volontaire pour un massage, dont elle sort totalement régénérée. Bientôt, les habitants tombent un à un sous le charme de Dragan, alias Vuk ("loup") ou Docteur Vlad (serait-ce un double du terrible Vlad l'empaleur?), dont la figure d’exilé, de poète, de philosophe et visionnaire, fascine ces gens simples et crédules. Rien d’étonnant à ce que Fidelma, la beauté du village qui étouffe dans un mariage avec Jack, un homme bien plus âgé qu’elle, soit rapidement subjuguée elle aussi. Elle supplie même Vlad de lui faire un enfant! Une chambre d’hôtel sera donc le témoin de leur seule et unique nuit d'amour, laquelle, pour la romantique Fidelma, s'apparente à une union mystique et sacrée. Enceinte de quelques jours, la pauvre âme se réjouit, malgré ses remords d’avoir trompé son époux. Mais bientôt le malheur s’abat sur le village et la vie de Fidlema va à jamais basculer: Vlad est arrêté lors d’une excursion en bus et, sous les yeux des villageois ébahis, accusé de crimes de guerre. Car le charismatique docteur Vlad porte bien son nom: il est en réalité un criminel de guerre venu des Balkans et l'un des "monstres" les plus recherchés au monde... 
Inculpé pour génocide, nettoyage ethnique, massacres, tortures, il est emmené à La Haye, où il rendra compte de ses crimes sans manifester le moindre remords, se décrivant simplement comme un fervent patriote:"Si je suis fou, alors le patriotisme lui-même est fou". Le titre choisi par Edna O’Brien et l’introduction s'éclairent alors, le personnage étant un double de Radovan Karadzic, le boucher serbe dont il s’inspire. Ex-fugitif, longtemps recherché pour les atrocités commises pendant la guerre de Bosnie, notamment pour le massacre de Srebrenica, ce dernier vécut sous le faux nom de Dragan David Dabic, avant d'être arrêté en 2008, après des années de cavale. Barbe blanche et cheveux longs attachés sur le sommet du crâne, pseudo-spécialiste de médecine alternative, il était employé par une clinique privée de Belgrade où il coulait des jours heureux... Bref, notre "gourou" à peine sous les verrous, un gang de migrants d’Europe de l’Est, venu lui régler son compte, trouve en Fidelma la victime idéale. Elle servira de défouloir à ces hommes assoiffés de vengeance et subira le plus terrible des châtiments (accrochez-vous, l'auteur n'y va pas avec le dos de la cuillère!). Après l’arrestation de Vlad, dont on ne connaîtra jamais le véritable nom, il sera impossible pour Fidelma de rester en Irlande. Réfugiée à Londres -comme toujours- et décidée à "expier sa faute", terrorisée et rongée par la culpabilité -ce sentiment que portent si souvent en eux les personnages d'Edna O'Brien- elle vivra de petits boulots et parviendra à puiser dans ces terribles épreuves une force nouvelle, qui lui permettra de venir en aide, à son tour, à ceux qui souffrent. Mais elle tiendra à aller jusqu'au bout de son histoire et partira à la Hague assister au procès de Vlad, qu’elle rencontrera plusieurs fois après le verdict.

Rassurez-vous, la quatrième de couverture est aussi bavarde que moi et tout ceci ne gâchera en rien votre lecture. Car la puissance et la force de ce roman ne reposent ni sur le mystère de l'identité du monstre, ni sur une intrigue à proprement parler, ni sur le sensationnel du sujet. Ce serait bien trop simple pour un auteur de la trempe de notre irlandaise! C'est une œuvre très ambitieuse qu'elle nous livre ici, à la croisée des genres. Un mélange habile de thriller, de roman historico-politique et de romance. Une œuvre qu'elle confesse avoir eu du mal à écrire: "Vous ne pouvez pas écrire sur un génocide et ces événements terribles, et sortir dîner". Et on la comprend: on ne sort pas non plus indemne de la lecture de ce roman. Car si la romancière y explore des thèmes qu'elle maîtrise parfaitement -une femme blessée et le pays natal- elle s'empare d'un sujet qu'elle n'avait jamais abordé de manière aussi frontale à travers le personnage de Vlad: la figure du mal avec un grand M et ce qu'il y a de pire en l'homme et en l'humanité. Et c'est à vous glacer le sang... Peut-on savoir qu'un loup est un loup, qu'un monstre est un monstre, dès le premier regard? Ce serait hélas trop facile. "Le loup a droit à l'agneau" dit une maxime serbe citée en exergue du roman. Le yin et le yang, le vide et le plein, la lumière et l'ombre, l'homme et la bête, cohabitent en effet en chacun d'entre nous. 
Et cette dualité, cette ambivalence, cette dichotomie sont aussi terrifiantes et dangereuses que fascinantes. On peut être un barbare et aimer les fleurs... Les tyrans et les bourreaux ont, comme nous, une épouse qu'ils chérissent et des enfants qu'ils vont embrasser le soir. Ils aiment la musique classique et s'extasient devant la beauté d'un coucher de soleil ou d'un tableau. Ils lisent même de la poésie (Radovan Karadzic a publié plusieurs recueils de poèmes, y compris pendant sa cavale). Hitler, Staline et autres monstres jalonnant l'Histoire et l'actualité en sont la preuve. La question qui nous taraude est, évidemment, pourquoi. Pourquoi certains êtres portent-il en eux une part d'ombre aussi terrible et semblent-ils n'en avoir aucune conscience? Pourquoi ont-ils même le sentiment de faire ce qui est bon et juste, en agissant de manière aussi effroyable? A cela, nul ne peut répondre.
Comme si la beauté sereine de l'Irlande décrite au début, tout droit sortie d'un poème romantique, n'avait plus lieu d'être dès lors que Vlad est découvert, elle laisse place à la sauvagerie et à la brutalité du monde extérieur... La romancière nous entraîne alors dans les bas-fonds londoniens aux côtés des laissés pour compte et des déracinés, de ceux qui ont tout perdu, tout quitté. Ces réfugiés venus des quatre coins de la planète aux vies dévastées, aux maisons brûlées, aux familles décimées qui fuient les guerres, les traditions barbares, les conflits religieux, l'indicible... Ceux que nous ne côtoyons que de loin, assis devant notre poste de télévision, et que Fidelma va croiser au cours de ses pérégrinations dans la capitale anglaise. Des dizaines de voix vont s'élever ainsi au fil des pages, criant leurs souffrances et leurs espérances. L'innocence contre la barbarie. L'agneau contre le loup. Des milliers contre quelques-uns. Et la force de ce roman est aussi là, dans les larmes et les cris de révolte, dans ces contrastes brutaux que l'auteur met en place, qui nous chavirent et nous font monter les larmes aux yeux. C'est un roman d’une puissance magnétique, aussi beau que dévastateur, qui explore avec une infinie beauté les recoins les plus sombres de l’âme humaine.
On ne peut qu'être subjugués par la perfection de la prose et l'apparente facilité à écrire de cette grande dame, dont on a bien du mal à croire qu'elle entre dans sa quatre-vingt-sixième année -le roman est sorti en octobre 2015 en Grande-Bretagne. Comment Edna O'Brien continue-t-elle à garder une telle flamme? Quel est son secret? Sans doute vient-il de sa capacité à aimer l'Humanité, à continuer à regarder le monde qui l'entoure et à s'y intéresser, plutôt que de penser qu'à son âge, sa mission d'écrivain et d'être doué de raison est largement accomplie... De cette passion pour l'écriture qui la porte et l'anime depuis toujours. Il y a, chez elle, cet amour de la vie et des autres, envers et contre tout. Cette aisance et ce talent remarquables "à passer de la romance à l'horreur, d'un lyrisme tremblé au réalisme le plus cru, de la beauté à l'effroi le plus pur," jonglant avec les différents registres de langue, glissant d'une émotion à une autre, d'une voix à une autre, d'un univers à un autre... Il y a cette écriture éblouissante, tour à tour paisible, tourmentée ou rageuse, comme l'eau changeante des rivières du pays natal. Et toujours, cette poésie et ce lyrisme bouleversants, qui donnent lieu à des descriptions somptueuses, comme celle de la rivière de Cloonoila, au tout début du roman.
"La ville tient son nom de la rivière. Le courant, rapide et dangereux, jaillit avec une allégresse maniaque, charriant dans son sillage morceaux de bois et bûches de glace. Des cuvettes où l'eau est piégée, des galets bleus, noir et pourpre scintillent dans le lit de la rivière, parfaitement polis et arrondis, telle une nichée d’œufs de bonne taille dans un seau d'eau". 
Malgré la gravité du sujet, le texte n'est pas dénué d'humour et Edna s'en donne à cœur joie dans sa description, délicieusement féroce, du Père Damien, véritable cliché du prêtre irlandais, ou celle de la téméraire Sœur Bonaventure. A contrario, certaines scènes sont presque insoutenables bien que toujours admirablement dépeintes, telles la vengeance dont Fidelma sera victime... Et l'on ne peut qu'admirer la capacité d'observation et le souci du détail éblouissants de l'auteur, peintre de la beauté et de la laideur, de la lumière et de l'ombre: rien n'échappe à son regard aiguisé, à son œil averti, qu'il s'agisse des moindres détails de la vie rurale et citadine, des bas-fonds terrifiants de la capitale ou des portraits de ses personnages. Lesquels, qu'ils soient principaux ou secondaires, sont tous parfaitement et remarquablement incarnés, comme à l'accoutumée.
Mais le véritable génie d'Edna O'Brien est sans doute de parvenir à nous entraîner dans un univers que nous ne connaissons qu'à travers les médias, à nous faire trembler et éprouver de la compassion pour des personnages pourtant loin de nous, tout en construisant un roman original, fascinant et incroyablement lucide. Il y a tant à lire, à voir et à comprendre en réalité de ce voyage au bout de l'enfer... La petite histoire y rencontre la grande, d'une manière totalement inattendue, en la personne de ce boucher venu trouver refuge là où l'on attendait le moins (on pense, bien sûr, à la fuite des criminels nazis en Amérique Latine). Mais c'est pourtant bien en Irlande que tout cela se passe, dans ce pays cher à l'auteur et ce village sans histoire que l'on croyait protégé du monde. Nul n'est à l'abri, semble nous murmurer Edna. Ici, une femme ordinaire, naïve et douce, véritable pivot du roman, voit toute sa vie ravagée pour avoir vécu une brève histoire d'amour avec le diable, dissimulé derrière un visage d'ange. Et l'on éprouve, à l'instar d'Edna O'Brien, une empathie et une tendresse infinies pour cette héroïne ô combien attachante, brisée mais debout, à l'image des femmes qu'affectionne l'auteur.
Ce roman, qui donne la parole aux migrants, aux exclus, est aussi par bien des côtés extrêmement dérangeant. Car s'il s'interroge sur le Mal et sur les rapports ambigus qu'entretient l'homme avec lui, il ose poser des questions morales essentielles et très complexes: l'innocence est-elle toujours aussi destructrice et bafouée qu'elle semble l'être aujourd'hui? Doit-on se fermer à l'Autre -l'étranger, l'inconnu- sous prétexte qu'il peut cacher un loup? Doit-on cesser de faire confiance de peur d'être trompé dans un monde devenu déjà tellement individualiste? Ou faut-il au contraire continuer à croire en l'Homme et en l'Amour comme réponse et comme rempart à l'obscurité? A ces questions, l'auteur donne, sans jugement ni leçon aucuns, la plus belle des réponses à travers les voix de Fidelma et de ceux qu'elle rencontre. C'est un roman sombre et douloureux mais qui reste définitivement empreint d'espoir et de lumière, et c'est sans doute là qu'est sa force.
Vous qui aimez la grande et belle littérature, permettez-moi donc ce conseil: lisez et relisez Edna O'Brien pour entendre ce qu'elle a à dire de l'Irlande et des siens, du monde d'aujourd'hui et de l'humanité toute entière, dans ce roman d'une puissance et d'une justesse rares qui parle d'amour, de mort, de sacrifice et de tolérance. S'agit-il vraiment de son chef d'œuvre? Je ne saurais répondre, un "oui" sous-entendant que je n'attends plus rien de cette immense écrivaine. Mais il est certain que ce livre magistral et bouleversant, terriblement contemporain, ne peut laisser indifférent et vous hantera longtemps. Chapeau bas, Mrs O'Brien!

En librairie LE 8 SEPTEMBRE 2016


* Fille de la campagne, éd. Sabine Wespieser, 2013 et LGF, 2014.

* La maison du splendide isolement, éd. Fayard, 1995, réédité chez Sabine Wespieser en 2013.
* Tu ne tueras point, éd. Fayard, 1998, et LGF, 2001.


signé : Moneypenny

08/07/2016

SPOON RIVER : catalogue des chansons de la rivière d'Edgar Lee Masters

Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'un livre que je n'ai pas entièrement lu. Ou plutôt, d'un livre dont je n'ai pas encore lu intégralement la nouvelle traduction. Il ne s'agit pas de n'importe quel livre, mais d'un immense classique de la littérature américaine que j'affectionne particulièrement, encore largement méconnu en France et épuisé depuis quelques années. Mais après l'avoir longuement feuilleté, je vous invite à courir céans chez votre libraire acquérir ledit ouvrage: j'ai nommé Spoon River d'Edgar Lee Masters (1868-1950), dernier né des éditions Othello. Si vous ne connaissez pas encore ce label au nom shakespearien, vous connaissez sans aucun doute l'éditeur qui l'héberge: Othello est issu de la collaboration entre l'étonnant Nouvel Attila, chantre des littératures étranges et étrangères, et du collectif Général Instin. Il y a quatre ou cinq ans déjà, Benoît Virot, intrépide roi des huns, évoquait son projet de rééditer le fameux Spoon River et j'accueillais cette initiative avec enthousiasme. Car c’est finalement ce qu’on attend aussi d’un éditeur: qu’il fouine, déterre, exhume des trésors oubliés. Qu'il redonne vie à des livres introuvables, qu’il s’agisse de classiques tombés dans l’oubli, de textes injustement méconnus ou de curiosités littéraires. De temps à autre, un écrivain nous arrive ainsi, sauvé des eaux et de l'indifférence, grâce à l'insistance d'un lecteur, d'un éditeur ou d'un traducteur plus curieux, plus audacieux que les autres. Des écrivains en marge, des personnages flamboyants -Harry Crews par exemple- ou des figures discrètes comme John Williams et son remarquable et unique livre, Stoner, nous parviennent ainsi, longtemps après la bataille. Et c'est une merveilleuse bouffée d'oxygène dans ce monde de la course à la nouveauté, un immense bonheur, tant pour les libraires que pour les lecteurs. 
Bon, va pour l'éditeur me direz-vous, mais quid du fameux Général? Serait-ce le patronyme oublié d'un officier de la guerre de Sécession? Hé bien non, mais l'histoire est tout aussi romanesque. Le collectif Instin est né en 1997 suite à la découverte par l'auteur Patrick Chatelier d’une chapelle tombale du cimetière Montparnasse, sépulture du général Adolphe Hinstin (1831-1905). Il est alors frappé par la résonance et l’inspiration que lui apportent le nom et le vitrail photographique gâté par le temps du militaire. C'est ainsi que vint au monde, débarrassée du H initial, la nébuleuse Instin formée d’écrivains, musiciens, plasticiens et artistes divers. Il va sans dire que le conquérant Roi des Huns et le téméraire Grand-Officier de la légion d'Honneur, par ailleurs Commandeur de l'ordre du Soleil levant (quel titre!), ne pouvaient que s'entendre !

Ceci étant, voici donc, Mesdames et Messieurs, une nouvelle traduction, intégrale et particulièrement fidèle, de l'immense Spoon River Anthology (1915) du brillant Edgar Lee Masters. Laquelle semblait, hélas, à jamais perdue dans les eaux de la rivière dont elle porte le nom... Un véritable drame, tout lecteur qui se respecte devant, selon moi, posséder dans sa bibliothèque cet incontournable classique de la littérature américaine. Edgar Lee Masters, élevé dans l’Ouest à l’époque des dernières guerres indiennes, mais grand lecteur d’Ovide et d’Anacréon, nous a laissé ce recueil de poèmes, constamment réédité outre-atlantique, cette "chanson grinçante, désenchantée, des rêves inaboutis". Inspiré dans sa jeunesse par les plus grands poètes dont Walt Whitman et Percy Shelley, fils d’un avocat du Kansas, Edgar traîne trente ans d'ennui en tant qu'homme de loi et produit quelques écrits qui ne remportent aucun succès, avant de lire en 1909 une anthologie d'épigrammes grecques, qui fait basculer sa vie. Il a alors l'idée de composer cet ouvrage étrange et vénéneux, paru en 1915 et mettant en scène les habitants disparus de Spoon River, village issu de la fusion imaginaire de Lewistown et de Petersburg, bourgades de l'Illinois. Commence pour lui une vie d'errance, de bohème et de boisson qui finira tragiquement mais verra naître une oeuvre prolixe et protéiforme: douze pièces de théâtre, vingt-et-un recueils de poésie, six romans et six biographies, dont celles d’Abraham Lincoln, Mark Twain et Walt Whitman. En France, ce texte était, de façon incompréhensible, aux oubliettes depuis quelques années, malgré deux grandes traductions: la première par Michel Pétris et Kenneth White sous le titre Spoon River (Champ Libre, 1976), la seconde par Patrick Reumaux sous le titre, sublime, Des voix sous les pierres: les épitaphes de Spoon River (Phébus/Elisabeth Brunet, 2000). 
Je ne connaissais pour ma part que la traduction, somptueuse au demeurant, du très talentueux Patrick Reumaux, dont je regrette amèrement la disparition. Alors, qu'est donc ce nouveau "catalogue des chansons de la rivière"? Difficile de rivaliser avec deux traductions reconnues, pense-t-on de prime abord. Et pourtant... Voyons ce qu'en dit l'éditeur:
"Les chants de Spoon River sont ceux des habitants du village de Spoon River (Illinois), enterrés sur la colline au-dessus d’une rivière, qui forment une constellation de fantômes ferraillant de leurs passé, de leurs commerces, de leurs ambitions et de leurs amours... C’est une troisième version que vous lirez ici, plus fidèle à l’esprit comme à la lettre… même si certains textes ont été recréés —humains et même animaux cités dans l’œuvre de Masters, mais qui n’avaient pas d’épitaphe spécifique — et des cartes ajoutées. Sous l’égide du Général Instin, un soldat s’est attelé à la tâche de les traduire dès leur parution.
Et qu'en dit la libraire? Pour commencer, que l'objet-livre est magnifique avec son format à l'italienne, sa jaquette sobre et élégante, pareille à un écrin somptueux renfermant mille trésors. A mon grand étonnement, l'ouvrage comporte une préface totalement imaginaire: un ajout au texte original, une sorte de "genèse" au travail du Général. Ladite préface explique le contexte très particulier de cette édition, soit-disant retrouvée via une vente aux enchères, via un libraire... La traduction serait celle d’un soldat de la Grande Guerre, qu’il aurait augmentée de ses propres poèmes, ainsi que d’une carte, extrêmement détaillée, du fameux cimetière. C'est cette traduction que le Général nous propose de lire ici, accompagnée des poèmes du soldat présentés sous forme de petit carnet ("autres chants de la rivière") et de ses précieuses cartes, glissés dans les rabats du livre. Lequel s'avère donc véritablement et doublement écrin, à ma grande joie. Alors, effectivement, tout ceci n'est que mise en scène, ajout personnel, pure fiction de la part d'Othello: mais pourquoi pas? Ce jeu sur la genèse, ce suspense supplémentaire, cette inventivité, n'enlèvent selon moi rien à la profondeur du texte, ni ne le dénaturent, ni ne me donnent l'impression que la grenouille (le collectif/éditeur) veut devenir plus grosse que le bœuf (l'auteur/l'oeuvre). Je n'y vois qu'une histoire dans l'histoire, le fruit d'une imagination collective active, fertile et profondément romanesque, qui n'empêche en aucune façon l'accès à l'oeuvre. Une traduction, la vision que l'on a d'un texte, s'apparentent finalement à l'adaptation d'une pièce de théâtre: le résultat dépend beaucoup du metteur en scène et de ses interprètes, de leur regard sur l'oeuvre, de leur ressenti et de leur investissement. Et le pari est réussi: l'on ne peut qu'applaudir le travail des protagonistes, Général et Roi des Huns, tant pour la traduction que pour le reste, et auxquels je souhaite sincèrement d'être aujourd'hui roi des unes. En ces temps troublés où la création, l'imagination et les mots sont loin de faire loi, saluons ceux qui en font leur combat, saluons leur audace et leur inventivité! Non, point de trahison ici, point de grotesque, point d'illégitimité: le projet est intelligent, réfléchi et totalement abouti, et je gage qu'Edgar ne serait certainement pas outré, mais honoré de voir qu'il inspire encore aujourd'hui tant de passions et d'artistes. Messieurs, un immense et sincère bravo.

Je dois aussi vous avouer que j'ai toujours aimé me perdre parmi les vieilles tombes, enlacées par les lierres grimpants et envahies d'herbes folles. Vous pouvez donc me croire quand je vous dis que ce cimetière là, situé au bord de la rivière Spoon dans l’immense prairie, vaut le détour. Constituée de 244 tombes à l'origine, numérotées, la bal(l)ade s'enrichit aujourd'hui de nouvelles tombes, de nouvelles voix.
"Où sont Elmer, Herman, Bert, Tom et Charley, le faible d'esprit, le fier-à-bras, le pitre, le soiffard, le bagarreur? Tous, tous dorment sur la colline..." se lamente l'étendue verdoyante sur laquelle ils reposent. Ils s'appelaient Minerva Jones... Sonia la russe... Eliott Hawkins... Richard Bone... Lyman King... Et tant d'autres encore, tous habitants de Spoon River, ce petit bourg de campagne de l'Illinois... Prostituée, poétesse, charretier, tonnelier, docteur, shérif, épouse, mère, fille... Ces voix d'hommes et de femmes, de tout âge et de toute condition sociale, s'élèvent tel un chœur antique, puissantes, envoûtantes, et nous racontent l'histoire de leur village, de ses habitants et de leurs ambitions déçues. Mais l'on entend aussi dans cette version celles de leurs animaux, et de ceux qui n'avaient pas voix au chapitre dans l'original mais dont les noms apparaissaient ça et là. "Chacun y va de son couplet rageur, mélancolique ou futile: forgerons, arracheurs de dents, pécheurs et pasteurs, punaises de sacristies et franches traînées, rescapés du grand rush vers l’Ouest, soûlards et abstinents, fermiers et trimardeurs, spoliateurs et spoliés, tous bernés par leurs semblables, et plus encore par l’histoire."
L'on retrouve ici, avec un réel enchantement, le sel du texte original; ce ton étrange et envoûtant qui porte les influences conjointes d'Edgar Poe et de Walt Whitman, et ne va pas sans rappeler Ambrose Bierce. Ce surprenant mélange d'ironie et d'humanité, qui met en lumière les contradictions entre la moralité officielle affichée de leur vivant par les villageois décédés et leurs véritables aspirations. Certaines épitaphes ne font que révéler un morceau de l'histoire de celui ou de celle dont la voix s'élève, tandis que d’autres répondent à celles émises par d’autres défunts. Elles les précisent ou les dénoncent, les confirment ou les démentent, ce qui rend le texte d'autant plus étonnant, labyrinthique et fascinant. La numérotation des poèmes, une habile structure de mise en perspective des monologues, les uns par les autres -échos, renvois et allusions croisées- permet au lecteur de se repérer, de suivre cet étrange fil d'Ariane. Révélant ainsi peu à peu les contradictions, l'amertume, les chagrins, les frustrations, la difficulté de vivre de ceux qui ne sont plus. Et révélant aussi une vision extrêmement lucide et étonnamment critique en son temps, de l'hypocrisie du puritanisme américain. Transcendé par la mort, ce catalogue de chants de la rivière nous renvoie une image, bouleversante à bien des égards, de notre condition d'humbles mortels et nous invite, finalement, à vivre du mieux possible ici-bas afin d'éviter les regrets...
Ces voix envoûtantes, bouleversantes, qui murmurent ou crient depuis un au-delà dont on ne sait s'il est paradis ou enfer, donnent donc à ce texte une tonalité remarquable et en font une oeuvre décidément hors-norme. Et c'est bien là tout le talent d'Edgar Lee Masters: avoir su donner une forme poétique à ces somptueuses mémoires d’outre-tombe et parvenir à rendre attachants, voire inoubliables, ces morceaux de vie emportés par le vent. C'est aussi là tout le talent, le travail au long cours d'un Général, et toute la ténacité, la passion d'un éditeur: avoir su préserver, magnifier même, un tel chef d'oeuvre, sans trahir l'esprit du texte original ni le dépouiller de son essence, en respectant la voix de l'auteur et le contexte dans lequel il s'inscrit. C'est une traduction brillante, passionnante et passionnée.
A tous ceux qui ne connaissent pas encore ce texte grandiose, je recommande donc de plonger sans aucune crainte dans cette rivière mythique et d'oser aborder de nouveaux rivages. Aux autres, je conseille de le redécouvrir, avec autant de passion qu' à leur première lecture. A tous, je souhaite d'apprécier autant que moi la beauté du texte, ses qualités littéraires et ce qu'il dit de l'humain. Mais aussi l'immense travail accompli par Othello et ce qu'il dit de la création aujourd'hui, de l'imagination et de ses possibilités infinies. Superbe et déchirant, unique en son genre, Spoon River est un chef d’oeuvre indispensable, qui devrait vous hanter longtemps... Alors oui, je continue à adorer la traduction du grand Patrick Reumaux, mais c'est un véritable travail d'orfèvre qui a été réalisé ici, un ré-enchantement, un très bel hommage à l'auteur et à l'oeuvre. A découvrir sans attendre donc: une fois au cimetière, il sera malheureusement trop tard!

"Rappelle-toi, ô mémoire de l’air, je ne suis plus rien qu’un petit tas de poussières."

PS: mon exemplaire acheté ce soir, je vous glisse quelques extraits de poèmes...

30 Doc Hill
J'allais et venais dans les rues
ici et là, de jour comme de nuit,
à n'importe quelle heure pour soigner le pauvre.
Et vous savez pourquoi?

Ma femme me haïssait, mon fils a mal tourné.
Alors j'ai reporté sur les gens tout mon amour.

100 Mary McNeely
Visiteur,
aimer c'est trouver son âme
à travers l'âme de l'être aimé.
Quand l'être aimé se retire de votre âme,

eh bien vous perdez votre âme.
Il est écrit: "J'ai un ami,
mais ma douleur n'a pas d'ami".

135 Madame Purkapile
Il s'est enfui et disparut une année entière.
Quant il rentra, il me raconta cette histoire idiote

de pirates sur le lac Michigan
qui l'avaient capturé, enchaîné, et il n'avait pas
pu m'écrire.


Signé: votre Moneypenny

15/05/2016

LA COULEUR DE L'AUBE de Yanick Lahens

Il est des livres dont l’écho résonne encore en nos mémoires longtemps après les avoir refermés. Des livres qui nous bouleversent, nous transportent, nous attachent, sans que l’on puisse forcément dire pourquoi. Des livres que l’on voudrait ne jamais terminer et qui nous font nous sentir un peu orphelins lorsque la dernière page se tourne. La couleur de l’aube de Yanick Lahens est de ceux-là; de ces romans qui ont la grâce et laissent en nous une sorte d'empreinte indélébile. Si vous l’avez raté à sa parution en 2008, une seconde chance de découvrir ce texte somptueux vous est donnée, puisqu'il vient de sortir en poche dans la petite collection de son éditrice, Sabine Wespieser (oui, encore elle, et vous n'avez pas fini d'en entendre parler...).
Née en Haïti en 1953, la belle Yanick Lahens fait partie de ces écrivains haïtiens soucieux de dire au monde la vie quotidienne en leur pays et les aspirations déçues de tout un peuple, mais aussi son incroyable vitalité, sa rage de vivre. Haïti, terre de feu et de sang, envoûtante et terrifiante, fascine; lorsque la terre tremble, lorsque le pouvoir s'effondre, lorsque les hommes se battent pour vivre mieux ou pour vivre tout court... Figure éminente de la misère contemporaine, lieu de toutes les infamies coloniales, oubliée des hommes et des dieux… Haïti à l’histoire tourmentée et cruelle, qui semble étrangement toujours recommencée… "L'Apocalypse a déjà eu lieu tant de fois (…) dans cette île".  Haïti, forte d’une longue et riche tradition littéraire, que l’on ne peut que saluer. René Depestre disait de la littérature haïtienne qu’elle était "au bouche à bouche avec l’histoire", tant la création littéraire et la vie politique de l’île semblent intrinsèquement liées. Les voix puissantes de nombreux auteurs, tels Dany Laferrière, Lyonel Trouillot, Kettly Mars, Louis-Philippe Dalembert, s'élèvent ainsi de par le monde pour témoigner des réalités de leur terre natale. Vous l’aurez compris, dans ce roman il y a donc, avant toute chose, Haïti -et plus précisément la ville de Port-au-Prince- en proie à la misère et à la folie des hommes. "Un étudiant, blessé à mort m’a fixée de ses yeux révulsés. Celui qui l’a tué était debout, en face de moi. En guenilles, ensauvagé jusqu'à la moelle, il avait à peine seize ans : sans passé, sans avenir, sans parenté, une nature à nu, une plaie frottée à sang."
Il y a également deux sœurs que tout oppose, sauf leur amour pour leur frère, qui va ici les réunir: Angélique et Joyeuse. Aussi différentes qu'indissociables, comme les deux faces d’une pièce de monnaie. Deux personnalités, deux visages, deux regards pour une seule réalité, pour un même désespoir. Angélique, âgée de 32 ans, est infirmière dans un hôpital qui manque de tout. Elle est la sage, la soumise, la raisonnable, la sœur exemplaire. Elle lave les plaies et accompagne les mourants. Confrontée chaque jour aux ravages causés par la violence et la misère. Mère-célibataire, brisée mais debout, elle élève seule son fils Gabriel dont le père s’est évaporé à la naissance. Angélique n’a d’autre univers, d’autres horizons, que les bancs de l’Eglise qu’elle fréquente, les couloirs de l’hôpital dans lequel elle travaille et les murs de la maison familiale. Et elle n’en veut pas d’autres: trop de maux déjà, trop de déceptions, trop de souffrance, trop de tout… Depuis l’arrivée de l’enfant et la trahison du père, elle s’est plongée dans les rituels pentecôtistes et se réfugie dans la prière: "Comment ne pas prier Dieu dans cette île où le Diable a la partie belle et doit se frotter les mains". Elle révère le pasteur Jeantilus, dont la foi et les sermons pleins de fougue, qui font exulter les fidèles, lui permettent de garder un semblant d'espoir.

Joyeuse, la cadette, 23 ans, est totalement différente. Elle est la belle, la sensuelle, la rebelle. Elle a la rage au ventre et la fureur de vivre. C’est un cheval sauvage, une insoumise, qui n'abdique pas malgré le paysage apocalyptique qui l'entoure. Elle rejette toute forme d’autorité, ne croit ni au Dieu chrétien de son aînée, ni aux dieux païens de sa mère. Joyeuse ne croit qu’en elle-même. Elle brûle sa vie sans retenue, refusant de vivre à demi comme sa sœur, qu'elle considère comme une sorte de morte-vivante. "J'ai choisi la lumière, le vent et le feu. Dussent-ils m'aveugler. Dussé-je y laisser ma peau". Elle a fait des études et occupe une place prisée dans un petit magasin luxueux du centre-ville. Joyeuse est dans l’attente d'un homme. "Un seul. Un homme ordinaire. Un homme, vœu de mes jours". Dévorée par l’ambition, révoltée par son quotidien, elle explore sa féminité et joue de sa beauté envoûtante, qu’elle utilise comme une arme. Toutes deux vivent chez leur mère, figure protectrice et pivot du foyer. Les malheurs n’ont pas épargné la vieille femme mais elle résiste en honorant les esprits vaudou, auprès desquels elle cherche les réponses que la réalité lui refuse. 

"La vie tue d'abord les cœurs purs".
Angélique et Joyeuse découvrent un matin que leur jeune frère Fignolé n’est pas rentré. Car il y a aussi Fignolé, le frère tant chéri, le fils tant aimé, rêveur et musicien, militant déçu du Parti des démunis dont le leader a trahi. Cette disparition est d'autant plus inquiétante que la veille, des émeutes sanglantes -auxquelles il semble avoir participé- ont éclaté dans les rues de la capitale... L'histoire qui nous est contée se déroule sur une seule et unique journée, durant laquelle les deux sœurs vont mener leur enquête, chacune à leur manière. En trente courts chapitres, merveilleusement fluides et poétiques, leurs voix poignantes vont ainsi nous livrer à tour de rôle la terrible angoisse qui les étreint et par-là même le quotidien misérable des habitants de l'île et son histoire tourmentée. De "Papa Doc" Duvalier à nos jours, en passant par "Bébé Doc" et le Prophète-Président: "Port-au-Prince, poste avancé du désespoir. Il y a toute la malfaisance secrète inscrite dans ses murs depuis deux siècles. La descente aux enfers de la ville a commencé depuis trop longtemps pour que je me plaigne." Elles dressent également, dans cette sorte de double confession, les portraits en creux de leur mère et de leur frère et mettent en lumière la complexité de leurs relations. Et malgré la mort qui rôde, aucune ne renoncera à découvrir ce qui est arrivé à Fignolé. Livrer bataille, c'est être vivant.
Il y a encore John, le journaliste américain, porteur de toute la morale occidentale, qui gagne sa vie "à aimer les pauvres"... Gabriel, auquel la vie vole son innocence dans ce monde plein de fureur et de bruit... Mme Jacques, la riche propriétaire de la boutique dans laquelle travaille Joyeuse, illustration parfaite de la classe supérieure méprisable de l’île; Lolo, la jeune courtisane intéressée par "l’argent qui ouvre les frontières". Et bien d'autres personnages, que je vous laisse découvrir.
Il y a surtout l'écriture de Yanick Lahens, économe, finement ciselée, magnifique. L'amour inconditionnel qu'elle porte à ses frères et à sa terre natale, qui transparaît à chaque ligne. Sa prose, poétique et hypnotique, est un enchantement; ses personnages, tellement humains, profondément incarnés, sont extrêmement attachants. L'orchestration du récit est parfaite et la fin, où nous est révélé le véritable sens du titre, est absolument magistrale. Ce roman engagé dit à la fois le silence et la nécessité de le briser. Il dit les hurlements des voix noyées de désespoir et la stupeur muette de ceux qui ne peuvent que contempler le désastre. Il dit l'injustice et l'impuissance. Il dit le chagrin et la force des mères, des sœurs, des épouses. Il dit le combat, le courage, la dignité et le profond désir de vivre du peuple haïtien. Yanick Lahens récuse ici magnifiquement l'image de "déesse pétrifiée" à laquelle on assimile trop souvent Haïti, tout en mettant à mal ceux qui, parmi les siens, se prennent pour des héros et ceux qui, parmi les nôtres, sont aussi incapables que les autres d’apporter des solutions. Et du fond des abysses surgit ce roman puissant et inoubliable, qui reste à mon humble avis le chef d'œuvre de son auteur.
Il y a donc, pour finir, mille et une raisons de lire la couleur de l'aube, alors lisez et relisez ce texte incandescent. Écoutez les voix de ces deux femmes et à travers elles, le cri de souffrance et de révolte de tout un peuple. Laissez-vous porter par cette mélopée lancinante et envoûtante venue d'un lointain ailleurs. Entendez le chant de vie et d’amour que Yanick Lahens compose avec une incroyable maestria, construisant l'allégorie d'une terre où la monstruosité voudrait faire loi mais où, à chaque pas, éclate pourtant une incroyable volonté de vivre.
"Je pense à l'autre. Au traître. A la robe moulante que je mettrai ce jour-là. A mes talons aiguilles. Au rouge carmin dont je dessinerai mes lèvres et à cette chose que je dissimulerai dans mon sac."

"Dans cette île, dans cette ville, il faut être une pierre. Je suis une pierre." 

"J'ai devancé l'aurore et j'ai ouvert la porte sur la nuit."

Signé : Moneypenny

24/04/2016

"I LOVE SHAKESPEARE!"

400 ans et pas une ride, ou si peu... Le 23 avril 1616 s’éteignait, à 52 ans à peine, dans la ville de Stratford-upon-Avon qui l'avait vu naître, celui qui fut incontestablement le plus grand dramaturge de tous les temps: William Shakespeare! 

Je me souviens encore avec émotion de la première fois que j’ai entendu prononcer son nom. J’avais 11 ans, je dévorais déjà tous les livres qui me tombaient sous la main et mon frère aîné travaillait sur Roméo et Juliette en cours de français. Sur la jaquette du livre de poche, une scène de la sublime adaptation cinématographique de Franco Zefirelli. J’avais à l'époque la même chevelure sombre et lourde que la jeune actrice qui incarnait Juliette, et si j’étais trop jeune pour rêver d’amour, j’étais irrésistiblement attirée par l’univers romantique et les promesses que laissaient entrevoir la couverture. Je ne me doutais pas alors que je tomberais amoureuse au point de faire des études de littérature anglaise et de devenir une ambassadrice de la littérature anglo-saxonne et, plus encore, de ses classiques, de par mon métier. Petite digression, je salue au passage le libraire et coéquipier d'exception qui a supporté mon côté "anglomaniaque" pendant près de 15 ans avec une patience d'ange. Le malheureux devait se débattre chaque année, à l'approche des fêtes, avec des arrivages aussi massifs qu’intempestifs de classiques anglo-saxons exhumés par Bibi dans les catalogues d'éditeurs. Il les appelait en riant mes "vieilles biques", la majorité des ouvrages étant œuvre de femmes. Mais le taquin n’a jamais réalisé combien il était chanceux: si William le prolifique avait écrit des romans, il aurait dû maudire de la même manière un vieux bouc, et pas seulement une fois l’an, c'est certain!

Bref, revenons à nos moutons, si l'on peut dire: vous l'aurez compris, j'ai décidé de vous parler de ce monstre sacré que l'Angleterre et le monde célèbrent aujourd'hui en grande pompe. Mais qui était réellement William Shakespeare? D’aucuns pensent que c’était une femme, d’autres un imposteur -entendez par là un collectif d'auteurs, le pseudonyme d'un autre dramaturge ou d'un lettré de l'époque. Pour beaucoup, il s'agissait d'un noble érudit écrivant sous couverture: l'œuvre de Shakespeare révèle en effet une culture encyclopédique extraordinaire dans de nombreux domaines (géographique, historique, politique, juridique...) laquelle est, semble-t-il, difficilement imputable à notre humble londonien. Personnellement, je me plais à imaginer une collaboration amicale et fructueuse entre un aristocrate érudit amateur de théâtre, fasciné par Shakespeare, possédant une bibliothèque parmi les plus documentées de son temps et/ou grand voyageur en Europe, et le talentueux dramaturge, curieux et avide de connaissances. Et qu'importe en réalité qui il était: on ne peut nier l'incroyable et captivante justesse de son œuvre, qui dépeint merveilleusement les passions humaines et atteste, dans chaque pièce, d'une imagination et d'une érudition unique en son temps. Quatre cents ans après sa mort, le débat sur l'identité de Shakespeare continue donc de faire rage. A Stratford-upon-Avon, sa ville natale, personne ne doute cependant que le fils d’un gantier a produit cette œuvre considérable, pas plus que l'immense cohorte de spécialistes du dramaturge. La découverte récente de l'exemplaire unique et authentifié de son testament dans les coffres des Archives Nationales de Londres aurait pu permettre enfin de trancher. Mais s'il contredit ceux qui prétendent que Shakespe(a)re n'a jamais existé, le texte du testament ne fait nulle mention de ses livres, de ses manuscrits ou de ses actions au théâtre de Londres. Le mystère reste donc entier et ça n'est pas pour nous déplaire, car il confère à Shakespeare une aura toute particulière... "To be or not to be", "Roméo et Juliette", "Un cheval pour mon royaume": Shakespeare et ses mots, ses phrases, ses proverbes, ses noms restent à jamais dans nos mémoires. Ne dit-on pas d'ailleurs de l'anglais qu'il est "la langue de Shakespeare"? Ah, Shakespeare! Toujours follement aimé, joué, adapté. Inégalable, inégalé. Preuve en est, il est à ce jour au troisième rang des auteurs les plus traduits en langues étrangères, précédé d'Agatha Christie et de, cocorico, ce cher Jules Verne. Ses pièces de théâtre sont encore jouées partout dans le monde, et sa vie et son œuvre fascinent et inspirent nombre de romanciers, biographes, critiques, artistes et cinéastes.
Shakespeare avait ceci d'unique qu'il maîtrisait tous les genres et toutes les formes littéraires, c’est sans doute ce qui fait de lui un auteur tant admiré et à ce jour inégalé. Il écrivit 37 œuvres dramatiques entre les années 1580 et 1613. Comédies, tragédies, histoires, sonnets, sa plume prolixe et flamboyante provoquait l’admiration de ses contemporains mais aussi nombre de jalousies: les attaques contre lui ne manquèrent pas en son temps et Robert Greene, dramaturge et auteur de pamphlets, le qualifiait de "misérable scribouillard". Le public se pressait en masse au Théâtre du Globe, fréquenté à l’époque par 3000 personnes par jour. A côté de comédies délicieuses et de tragédies bouleversantes, William, dramaturge et acteur, n’hésitait pas à écrire des pièces plus politiques ou satiriques qui n’épargnaient personne et lui causaient parfois du tort. La troupe dont il faisait partie bénéficia très vite d'un bouche-à-oreille élogieux: les pauvres qui payaient un penny, comme les aristocrates qui avaient droit aux galeries du théâtre du Globe, se pressaient aux représentations des drames des rois qui avaient précédé les Tudor, monarchie régnante. On dit que les jeunes gens n’hésitaient pas à quitter leur emploi un peu plus tôt  pour s’y rendre. Une trompette annonçait que la pièce allait commencer; duels, effets spéciaux, participation du public, improvisations, tout y était... Heureux ceux qui connurent Shakespeare ou cet âge d'or du théâtre! 
L'homme aura notamment construit sa réputation sur son incroyable capacité à explorer les sentiments et à représenter les différents aspects de la nature humaine. Mais de l'homme, justement, rien ou presque n’a survécu: seule son œuvre a traversé les siècles. Se pourrait-il donc qu’elle éclaire une partie du mystère qu’il semble avoir délibérément entretenu? Stephen Greenblatt, professeur de littérature anglaise à l'université de Harvard, en est persuadé. Et parmi la pléthore de biographies sur le dramaturge, je vous engage à (re)découvrir la sienne, intitulée Will le magnifique, publiée en 2014 chez Flammarion et parue en poche fin janvier. L'auteur nous y livre une extraordinaire peinture de l’époque élisabéthaine et nous entraîne dans les rues grouillantes de Londres aux côtés de celui que l’on nommait "le Barde". Si les documents concernant les biens et possessions de Shakespeare ne manquent pas, les traces et archives personnelles sont extrêmement rares. Greenblatt suppose que Shakespeare préférait rester discret sur ses opinions et plus généralement sa vie privée: pas de lettres, de carnets personnels ou de journal intime. "S’abriter derrière la fiction" est une nécessité vitale en un siècle où "garder la tête sur les épaules" n’a rien d’une injonction métaphorique. Et selon Greenblatt, ce sont ces expériences, essentielles, qui font la force de l’œuvre du dramaturge. Il s’efforce donc, tout au long de cette biographie fort originale, de mettre en regard chaque événement, lieu et date, de cette incroyable époque avec une citation d'une des œuvres du dramaturge, afin de remonter aux sources de sa création et de son inspiration. De son enfance et sa jeunesse à Stratford-upon-Avon, village de la campagne anglaise, à son arrivée dans la capitale, nous découvrons comment s’est forgé l’imaginaire extraordinaire et puissant de Shakespeare et comment celui qui a fui sa province natale et le métier de gantier que lui destinait son père a mené sa vie et sa carrière d’une main de maître. Du Londres bouillonnant, régulièrement menacé par la peste, aux persécutions religieuses, des intrigues de la Cour au célèbre théâtre du Globe, de ses débuts sans un sou ni appui à son apogée, cet ouvrage, passionnant d’érudition, nous emmène sur les traces d’un homme décidément peu ordinaire. 
Certes, l'histoire comporte maintes zones d'ombre: comment Shakespeare en est-il arrivé à se passionner pour le théâtre? Quelle a été sa première expérience d'acteur? Pourquoi est-il venu seul à Londres, abandonnant son épouse Anne Hathaway et leurs enfants? Autant d’occasions de se plonger dans l’éventail de ses pièces pour trouver des réponses à déduire, supposer, rêver. Des amours tragiques de Roméo et Juliette au Roi Lear, de Hamlet à Othello, l’univers foisonnant du dramaturge et tous ses personnages défilent sur la scène, l'auteur gambadant d’une réplique des Joyeuses commères de Windsor à une sombre tirade de Macbeth.  Si vous souhaitez vous pencher sur l'énigme Shakespeare, n'hésitez donc pas à plonger dans cette biographie brillante et passionnante, qui se dévore comme un grand roman et s'avère parfaite pour qui veut mieux connaître ce fascinant et mystérieux personnage. 

Shakespeare repose dans l’église de la Sainte-Trinité dans son village natal. Il reçut le droit d’être enterré dans le chœur de l’église, non pas en raison de sa réputation de dramaturge, mais parce qu’il était devenu sociétaire de l’église en payant la dîme de la paroisse (440 £, une somme importante). Un buste commandé par sa famille le représente, écrivant, sur le mur adjacent à sa tombe. Chaque année, à la date présumée de son anniversaire, on place une nouvelle plume d’oie dans la main droite du poète... Par crainte que sa dépouille ne soit enlevée du tombeau, on pense qu’il a composé cette épitaphe pour sa pierre tombale:

"Mon ami, pour l’amour du Sauveur, abstiens-toi
De creuser la poussière déposée sur moi.
Béni soit l’homme qui épargnera ces pierres
Mais maudit soit celui violant mon ossuaire."


William Shakespeare m'accompagne depuis plus de trente ans. Je suis tout à la fois Juliette, Cordelia, Titania, Desdémone, Viola... Il compte parmi les auteurs qui m'ont aidée à grandir et ont forgé ma culture et ma sensibilité littéraires. Je le clame donc haut et fort en ce jour: "I LOVE SHAKESPEARE"!
Je vous offre pour terminer un de mes sonnets préférés, le barde n'étant pas seulement un immense dramaturge, loin s'en faut, mais aussi un remarquable poète...

"Lorsqu'en disgrâce auprès de Fortune et des hommes,
Solitaire, je pleure d’être ainsi rejeté,
Et de cris sans effet harcèle le ciel sourd ;
Que je vois mon état et maudis mon destin,
Souhaitant être semblable à l’un, riche d’espoir,
D'un tel avoir les traits ou les amis nombreux, 
Désirant de l’un le talent, de l’autre les chances, 
Moi, le moins satisfait de mes dons les meilleurs ; 
Si pourtant, me méprisant presque en ces pensées, 
Je pense à toi par chance, alors change mon sort, 
Et comme l’alouette au point du jour s’élève 
Loin du sol triste, je chante à la porte du ciel : 
Ton cher amour remémoré me rend si riche 
Qu’à l’état d’un monarque je préfère le mien".
William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 29.  Traduction française de Robert Ellrodt, Actes Sud, collection Babel.



Signé : Moneypenny